Le Second Amendement et l’armement des masses” (Un Communiste anonyme)

Les communistes proclamant la nécessité d’une armée populaire, qui n’est plus un détachement indépendant des masses, mercenaire d’une classe dominante, mais une organisation autonome de la population, il est intéressant de se questionner sur l’échec du Second Amendement proclamant le droit des citoyens américains au porte d’armes (“Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes”) (I). Nous verrons aussi plus loin les effets particuliers de ce Second Amendement sur la nature de la dictature bourgeoise aux États-Unis (II).

Il sera fait mention dans le deuxième paragraphe de notre seconde partie de précisions sur l’intervalle de temps sur lequel les conclusions qui suivent sont les plus valables.

D’emblée, il est évident que cet amendement s’intéresse en premier lieu à la défense du territoire vis-à-vis d’autres États, ce qui ne correspond pas à la vision communiste d’une défense du prolétariat face aux ennemis intérieurs, de la défense des masses face à la minorité exploiteuse déchue voulant reconquérir le pouvoir. En particulier, une armée populaire doit être une force apte à tenir en joug l’État socialiste comme dissuasion et solution de dernier recours au développement de la bureaucratie. Mais elle est certes aussi une arme face aux agressions impérialistes, et est en cela le complément et la réserve de l’armée de métier de l’État socialiste. Et on ne peut pas nier que l’argument de la résistance à l’État fédéral a aussi été invoqué aux États-Unis : malgré un texte apparemment étranger au principe communiste, la mentalité américaine utilise des arguments similaires à ce-dernier pour défendre ce droit, sans jamais mettre en pratique cet aspect là du port d’arme. Voilà donc pour l’aspect légitimation du questionnement et pour l’exposition succincte de l’intérêt du port d’arme par les masses pour les communistes.

Là où cet aspect de défense de l’État, et non de contestation de celui-ci, est plus gênant, et la principale voie d’explication de l’absence de gains démocratiques issus du Second Amendement, c’est dans sa conséquence organisationnelle : il n’existe a priori pas de structure autre qu’étatique organisant les masses armées. Et comme les États-Unis reposent aujourd’hui sur une armée de métier ne faisant appel que très exceptionnellement aux conscrits, on peut dire qu’il n’y a tout bonnement pas de structure organisant politiquement ces masses atomisées de tireurs amateurs. Dans un modèle socialiste/communiste, on aurait pu espérer la mise en place de comités locaux élus par la population, et indépendants de l’État, gérant l’approvisionnement en armes et la formation, ainsi que pouvant prendre la décision de l’entrainement en commun, et du soulèvement éventuellement. Par ailleurs, ce contrôle par un comité élu élimine la préoccupation états-unienne actuelle de ne pas donner d’armes à des malades mentaux, d’éviter leur prolifération, et de limiter leur usage à ce qui est sûr et responsable pour un outil si dangereux, tout en n’impliquant pas un contrôle d’État sur l’armement de la milice. Aux États-Unis, il n’y a donc pas d’armée populaire à proprement parler, car il n’y a pas de structure organisant les masses, du moins localement et dans un sens politique.

La conséquence de cette absence de structure, en plus de l’absence d’un contre-pouvoir organisé, c’est la captation de ce public atomisé de possesseurs d’armes par les entreprises et les syndicats de tireurs à leur solde : c’est la transformation de la milice politique potentielle en une clientèle fidèle, la création d’un nouveau marché. De là s’ensuit que l’idéologie du milieu devient celle des industriels de l’armement et non celle du peuple prolétaire revendicatif, par l’intermédiaire de la publicité entre autres, redirigeant l’usage des armes vers le loisir en premier lieu, mais détournant aussi les objectifs politiques de l’armement vers la défense de sa propriété personnelle, ainsi que de sa personne face aux voleurs, au Lumpenproletariat, aux déclassés. On retrouve le retournement réactionnaire selon lequel l’ennemi c’est le plus faible que soi et non le dominant. Dans le contexte de l’idéologie bourgeoise dominante, le glissement s’opère de la propriété personnelle à la propriété privée, et de l’ennemi plus pauvre au communiste. En fait, la gestion commerciale du port d’arme populaire dans le contexte de la dictature de la bourgeoisie est ce qui est responsable de la métamorphose de la milice démocratique en milice proto-fasciste, c’est-à-dire pas fasciste en tant que telle, mais pouvant en tenir lieu en cas de situation révolutionnaire.

Même si une milice, organisée d’en bas, structurée, préservée des intérêts commerciaux, existait, pourrait-elle faire quoi que ce soit face à la bourgeoisie ? Elle serait nocive, mais comme pour la liberté d’expression, à quoi cela sert-il de pouvoir se rebeller en mots à son échelle locale si la population ne dispose pas des moyens de communication détenus à l’échelle nationale par la bourgeoisie, et qui auraient permis de répandre la révolte et d’en faire effectivement une force politique ? La bourgeoisie contrôle la production d’armes, elle est organisée nationalement quand le prolétariat ne l’est pas, son État se serait chargé de réguler vite les armes auxquelles les personnes organisées ont droit. Il est donc d’abord très improbable qu’un tel scénario se produise, mais admettons. Autre conclusion, la révolte serait difficile à mettre ne place : il faudrait une situation désastreuse à la 1929 pour que de nombreux comités se décident au soulèvement, mais ça reste possible. La principale question serait ensuite : que faire après ? Pour ça il faut bien un projet politique, il faut bien une science révolutionnaire dans l’esprit des gens ou même un parti portant une telle ligne auquel les milices peuvent se raccrocher. Or il est certain qu’une telle mentalité ne peut se développer précisément qu’après la révolution socialiste, seule la dictature du prolétariat peut développer le plein potentiel de ces milices populaires en leur conférant la théorie pour agir justement.

On pourrait aussi se demander, étant donné le caractère de vecteur idéologique revêtu par le Second Amendement, évoqué dans l’avant-dernier paragraphe sur le poids des marchands d’armes, si le Second Amendement en lui-même et avec tout ce qu’il symbolise et implique comme individualisme et lien à la propriété, n’est pas une raison cruciale de la non-émergence d’un vrai parti communiste aux États-Unis depuis la fin du XXe siècle, au lieu que ce soit la non-existence de ce parti qui cause partiellement la mauvaise utilisation de l’Amendement. Le port d’arme populaire, moyen de libération sous le socialisme, est sous le capitalisme l’outil créant une réserve fasciste perpétuelle, latente, non avouée, complexifiant l’émergence d’un parti communiste. Je dis depuis la fin du XXe siècle, car la situation est devenue qualitativement différente avec la consommation de masse, qui a étendu les ventes d’armes mécaniquement et banalisé la publicité et le point de vue des marchands d’armes en conséquence. Avant, il y avait d’autre moyens de calmer les foules : la simple immaturité du capitalisme jusqu’à la fin du XIXe siècle, puis le compromis social-démocrate habituel : par le mouvement ouvrier jusqu’à la désindustrialisation, mais aussi par le mouvement antitrust avant la Seconde Guerre mondiale et par la période keynésienne/fordiste après.

La dictature bourgeoise européenne, toujours stabilisée par l’État-providence (qui est aussi une nécessité économique d’entretien de la force de travail), se masque derrière le pluralisme de ses partis, leur indépendance formelle vis-à-vis des puissances financières (je pense à la limitation des comptes de campagne notamment) et le parlementarisme, et procède de mécanismes plus subtils que la dictature américaine. La conception américaine récente de la démocratie, engendrée de la façon qu’on vient de dire et marquant un tournant par rapport au modèle de démocratie bourgeoise reconnu jusque là, consiste en la défense individuelle armée face à l’État fédéral oppressif, et donc légitime la création de l’armée proto-fasciste, comme déjà mentionné. Mais elle voit également l’interférence directe du milieu financier et du privé dans les affaires de l’État (dont ses éventuels compromis sociaux-démocrates) comme une libération. Cette accaparation éhontée et directe de l’appareil d’État par la bourgeoisie, là où elle la détenait par des liens plus distendus auparavant, est un des traits du fascisme.

Il y a d’autres déterminants culturels, et historiques notamment, qui justifient cette posture particulière face à l’État, et ce de plus longue date : la Guerre d’Indépendance (rébellion face à l’impôt et par des milices locales), la Guerre de Sécession pour le Sud qui témoigne d’une culture de rejet de l’État fédéral, ainsi que la conquête de l’Ouest par les individus et non par l’État, celui-ci sécurisant surtout après coup les acquis territoriaux ; et cette inutilité de l’État pour “repousser la frontière” joue dans l’imaginaire américain. Mais l’évolution récente du marché des armes, le Second Amendement, et leurs conséquences, sont selon moi un facteur d’inertie, d’exacerbation du rapport américain traditionnel à l’État, au point d’aboutir à un rapport qualitativement nouveau.

On obtient donc une dernière conclusion : le Second Amendement, en formatant l’idéal démocratique américain récent au profit de l’emprisonnement d’éléments pauvres, du Lumpenproletariat, et au profit de l’acceptation et même de l’approbation par les masses, inédite dans l’histoire, de la prise de contrôle directe et sans voile de la bourgeoisie sur l’État, a permis aux États-Unis de se doter des caractéristiques primaires d’un État fasciste. Du bipartisme rigide, mêlé avec évidence d’intérêts financiers, déjà accompagné d’un système carcéral très punitif et étoffé, d’un impérialisme interventionniste et militariste acclamé de la population, et d’une milice proto-fasciste imprégnée d’idéologie réactionnaire, il n’y a qu’un pas vers la prise de pouvoir “d’urgence, exceptionnelle” de la section la plus réactionnaire de la bourgeoisie, il n’y a qu’un pas vers le fascisme proprement dit. C’est toute la société américaine qui s’est préparée, notamment depuis que sa chute en tant que puissance impérialiste s’est amorcée, à ce changement ultime. L’État américain, par conséquent, est proto-fasciste. La section la plus réactionnaire de la bourgeoisie, ce sera au choix les démocrates ou les républicains, ne nous leurrons pas là dessus : les deux y sont prédisposés et en sont capables, les deux seront faire leur chien sanguinaire à la mode de Noske. Les deux seules raisons expliquant que le passage au fascisme n’ait toujours pas été effectué sont : 1° Une démocratie bourgeoise est toujours nécessaire pour départager deux camps dans la bourgeoisie, aux intérêts différents sur le plan intérieur comme colonial, 2° L’absence de nécessité du fait de l’absence de toute menace communiste majeure (le fascisme, c’est le capitalisme en pourriture, encore faut-il donc pour initier le phénomène fasciste en lui-même que le capitalisme soit mis à mal).

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