Les questions posées par l’arrestation de Battisti et sa livraison au pouvoir d’extrême droite italien .

Le 14 janvier 2019, 37 ans après son évasion d’une prison italienne, Cesare Battisti a été réemprisonné en Italie. Il avait été arreté en fin de semaine dernière en Bolivie puis livré aux autorités italiennes. Moins de deux jours se sont écoulés entre son arrestation et son retour en Italie, une procédure expéditive ne respectant pas les règles des extraditions, les autorités boliviennes se fondant sur une expulsion, Battisti n’ayant pas de titre régulier de séjour en Bolivie, et ce alors que l’Italie ne semble même pas avoir demandé l’extradition de Battisti à La Paz. Le militant italien, condamné par contumace, pour des assassinats durant la période des années de plombs,avait d’abord trouvé refuge en France où il avait obtenu l’asil politique durant un temps, avant qu’avec le retour de la droite au pouvoir, il soit obliger de trouver refuge au Brésil. L’élection du fasciste Bolsanaro l’a obligé à quitter le pays, ce dernier s’étant publiquement engagé à livré le militant italien d’extrême gauche au vice président d’extrême droite et ministre de l’intérieur italien. Raúl Garcia Linera, le frère du vice-président et militant du Mas condamnait la façon contre révolutionnaire d’action du gouvernement bolivien.

Ce dernier, emmené par le chef du mouvement d’extrême droite qu’est la ligue du Nord Mateo Salvini, s’est fait un objectif de propagande de ré-emprisonner tous les militants d’extrême gauche ayant trouvé refuge sous le régime de l’asile politique à l’étranger, notamment en France ou plusieurs dizaines de militants sont réfugiés. Si le gouvernement Salvini fait beaucoup de tapage pour exécuter les condamnations datant des années 1980, il convient de souligner qu’il ne fait rien à l’inverse pour faire avancer les enquêtes sur les attentats d’extrême droite qui ont ensanglanté l’Italie, tel que l’attentat de la gare de Bologne, qui fera plus de 70 morts et plus de 200 blessés, dont les commanditaires n’ont jamais été inquiétés. Au contraire, Salvini se distingue par ses provocations fascistes, citant par exemple Mussolini le jour son anniversaire.

C’est pourquoi la décision prise par La Paz n’est pas sans interpeller, et en France, les communistes comme des intellectuels souhaitent des explications.

La Commission internationale du PRCF exprime sa préoccupation après l’extradition de Cesare Battisti par la Bolivie.

Le président Evo Morales doit en effet expliquer ce qui a amené à cet acte indigne.

Aussi publions-nous cet appel qui reprend nos propres inquiétudes.

Dans un contexte marqué par la victoire du fasciste Bolsonaro au Brésil, l’offensive de l’oligarchie vénézuélienne contre le président Maduro, le tout initié et dirigé par l’impérialisme étasunien, il doit être clair que les forces progressistes ne peuvent par répondre à ces attaques par des reculs sur les principes mais au contraire par une contre-attaque s’appuyant sur les masses pour la défense de l’indépendance nationale et des conquêtes sociales et démocratiques.

15 janvier 2019

Des intellectuels, connus pour leur engagement solidaire auprès de la Bolivie et leur soutien à Evo Morales interpelle la présidence bolivienne sur cette affaire.


AFFAIRE BATTISTI

Monsieur le président Evo Morales

L’extradition de Bolivie, où il s’était réfugié, de l’ex militant italien Cesare Battisti, et les conditions, pour l’instant troubles, de celles-ci, nous préoccupent au plus haut point. Des agents de services étrangers seraient intervenus dans l’arrestation et l’expulsion, mettant en cause la souveraineté de votre pays.

Nous tenons à vous faire part de notre surprise, de notre incompréhension et de notre vive réprobation face à votre silence.

La Bolivie multiculturelle, plurinationale, engagée dans un profond mouvement de décolonisation, d’émancipation humaine et sociale, porte les espoirs de millions d’hommes et de femmes dans le monde. Elle a bénéficié, dès le départ, de notre solidarité. En Amérique latine, elle reste l’un des derniers gouvernements qui font face et tiennent, contre la vague conservatrice, qui submerge le continent.

L’arrestation (par qui ?), à Santa Cruz, majoritairement hostile à la révolution bolivienne, du militant italien Cesare Battisti, va sans doute choquer beaucoup de démocrates. Il est condamné par les autorités de son pays pour quatre meurtres qu’il nie depuis toujours avoir commis, durant les terribles « années de plomb ». L’extradition précipitée de Santa Cruz, n’a pas permis de prendre le temps nécessaire à une réflexion sereine. Les autorités boliviennes ont semblé « doublées » par le Brésil et l’Italie, pays dotés de gouvernements d’extrême droite. Rappelons que l’Italie a déjà été condamné par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour violation de l’article 6 de la Convention pour absence de droit à un procès équitable et violation du droit à la défense. Un procès de 1993, en l’absence de Ceseare Battisti, ne peut justifier aujourd’hui son enfermement à vie. Il doit bénéficier d’un procès équitable.

Réfugié 14 ans en France, François Mitterrand lui avait accordé une sorte de droit d’asile à condition qu’il renonce, avec ses camarades, à la lutte armée. Menacé lors de la présidence Sarkozy, il se réfugia au Brésil, où le président Lula lui octroya le droit d’asile.

Ces faits et leur contexte nous conduisent à solliciter des éclaircissements, sans quoi nous serions amenés à considérer que vous avez commis une dommageable faute politique, que cette « affaire » contredit les principes dont se prévaut votre action depuis 2005.

Un groupe d’amis de la Bolivie

  • José Bové, député européen,
  • Germain Sahary, responsable du village Emmaüs Lescar-Pau (qui a reçu la visite d’Evo Morales en 2015)
  • Jean Ortiz, maître de conférences Université de Pau (Invitant Evo Morales en 2002 au Festival CulturAmerica, Université qui a accordé au président bolivien le Doctorat Honoris Causa en 2015),
  • Vivas Maxime , journaliste,
  • Serge Pey, poète,
  • Pierre Carles, réalisateur

Cette lettre de Cesare Battisti a 10 ans.

Cesare BATTISTI

Il l’avait transmise le 20 février 2009 à son comité de soutien français animé par Fred Vargas qui souhaita qu’elle soit diffusée.

Elle a été lue en séance plénière au Sénat brésilien, par le sénateur José Nery. Elle a circulé à travers tout le Brésil et l’Italie.

En France, elle a été publiée par Le Grand Soir (mais pas par les journaux qui font l’opinion et qui savent et qui répètent, à lire les médias et politiciens hystériques italiens, que Battisti est un « terroriste »).

La classe politico-médiatique française a jugé et condamné, sans jamais entendre le prévenu. Des « leaders d’opinion » soupçonnent un acharnement idéologique dans lequel Battisti n’est qu’un pion utilisé pour faire passer un message aux militants prêts à s’engager contre le fascisme qui gagne l’Europe et qui vient de triompher par les urnes au Brésil et en Italie. Oui, mais, l’écrivain est malgré tout un bâton merdeux. Pas vrai Evo Morales ?

Le défendre, crier à l’injustice, à la vengeance, au triomphe des fascistes, c’est risquer l’accusation : « Vous soutenez un terroriste ». Dans l’échelle du coup qui tue, il n’y a rien au-dessus, sauf : « Vous êtes antisémite ! ».

Donc, raison d’Etat, prudence électorale, mon ami Battisti va mourir en prison ou s’y suicider.

Que dire à ceux qui, soit en se taisant, soit en l’applaudissant, se font complices de cette injustice, de cette faute politique ? Ah oui : «  Va fan culo !  ».

Maxime Vivas

LA LETTRE DE BATTISTI

Pourquoi moi ?
Même si je n’ai jamais cru, comme l’a dit Voltaire, que nous vivons dans un monde où l’on vit ou meurt « les armes à la main », l’ironie du destin a fait qu’aujourd’hui, je me trouve condamné pour quatre homicides. Ma situation est terrible. Je suis effrayé, désarmé, devant l’hostilité, la haine pleine de rancune que manifestent mes adversaires. Je sais que je devrais combattre l’avalanche de mensonges, de faussetés historiques, mais ce qui me manque pour me lancer dans la lutte, c’est le désir de gagner. Gagner quoi ? Mes adversaires, au contraire de moi, semblent avoir quelque chose à défendre. Qui sait, leur misère, ou leur richesse ou, peut-être, comme dans le cas de quelques actuels ministres du gouvernement italien, maintenir caché leur passé en tant qu’activistes de l’extrême droite (fasciste), responsables directement ou indirectement des massacres à la bombe. Je ne sais pas exactement ce qui motive mes adversaires à entrer dans cette lutte, mais, ce n’est certainement pas la soif de justice.

De mon côté, je ne prétends pas me faire le défenseur de tout ce qui s’est passé pendant les sanglantes années 70. Nous sommes en plein XXIe siècle, je n’ai plus de vérités absolues sur la société idéale, et je ne suis pas important au point de défendre ce qu’il y avait de bon dans les rêves de ces années. Je ne peux pas me jeter dans une telle guerre. Je dirais même que je ne suis pas non plus intelligent au point de générer autant d’ennemis ; si j’ai dérangé tant de personnes importantes, cela fut sans aucun doute le résultat de mon inconscience.

La vérité est que je n’ai rien fait pour éviter tant de problèmes, mais reste encore à comprendre comment je fus capable d’arriver à des résultats aussi désastreux. Reste, de toute manière, cette question : pourquoi tant de haine ? Ce n’est pas pour m’esquiver que je me déclare inapte et que je laisse la réponse à cette question à des personnes plus intelligentes, qui n’ont pas l’habitude de jouer le rôle d’« anges vengeurs ».
Cette interminable persécution et toute cette histoire des années 70 en Italie sont une longue agonie, une lamentation honteuse couchée sur le papier jauni des justiciers. C’est l’expression d’un visage rongé par une maladie nerveuse, comme un péché originel qui souille le corps politique italien. Pauvre Italie de Dante, ou celle de Beccaria, de Bobbio et d’Umberto Eco. Pauvre patrie balayée par le vent de l’orgueil, du cynisme et de la vanité, qui l’empêche de reconnaître ses propres erreurs, ses propres péchés, ne voulant pas s’abaisser au niveau de ces pays latino-américains en admettant courageusement que, elle aussi, elle a souffert à la même époque d’une guerre civile de basse intensité (lire les déclarations de l’ex-Président de la République, le sénateur Francesco Cossiga), et que, pour la combattre, elle a recouru à toutes sortes d’illégalités.

Outre des dizaines de prisonniers politiques enterrés vivants dans les prisons italiennes, il y a des centaines d’autres réfugiés dans le monde entier. Nous avons ici, au Brésil, le cas d’un extradable italien qui appartenait à une organisation nazi-fasciste et qui fut impliqué dans l’attentat de Bologne, 82 morts. Étrangement, l’Italie ne fait pas mention de ce cas, n’émet pas de protestations ni ne fait de chantage au peuple brésilien. Pourquoi ? Pourquoi l’Italie n’a-t-elle pas agi de la même manière quand Sarkozy a refusé l’extradition de Marina Petrella en France, dont la situation pénale dépasse de loin la mienne ? Pourquoi cette obstination féroce contre moi, alors qu’il n’y eut aucune protestation quand fut refusée [note : par le Brésil] l’extradition de quatre autres Italiens, également condamnés pour homicide ? Serait-ce que mon activité d’écrivain et de journaliste puisse constituer un danger pour la manipulation historique de cette Italie gouvernée par la Mafia ? Je ne sais pas.

Ce qui est sûr, c’est que, malgré tous mes efforts, je ne réussis pas à agir devant ces attaques virulentes contre moi. Je ne peux pas m’identifier à l’image de moi qu’ils me renvoient et associer ce reflet désolant à mon identité sociale. Ils peuvent continuer à dire que je suis un « terroriste », un « assassin », etc., de toute façon, je ne réussis pas à me penser comme quelqu’un capable d’au moins le centième de tout ce qu’ils m’attribuent.

C’est curieux d’observer la réaction des personnes qui, pour une raison ou une autre, sont en contact avec moi : les agents pénitentiaires, d’autres prisonniers, des visiteurs et même mes avocats. Dans les premières minutes de la conversation, je lis dans leurs expressions un « brin » de déception, comme s’ils pensaient : « Alors, c’est celui-là , le dangereux terroriste ? » C’est exactement ce que les gens s’exclament quand je me trouve dans des situations similaires, n’ayant pas réussi à éviter le bombardement médiatique, principalement de la « presse marron », qui fait tout pour tenter d’intervenir négativement dans les décisions judiciaires.

Je reste perplexe, surpris et gêné par tout ce que je provoque et, sans aucun doute, je finis par sembler un peu idiot, avec un air distrait, voire incrédule, de voir que c’est moi le sujet concerné. Cela parce que je n’ai jamais eu le sentiment, quand il s’est agi de contester les accusations, d’agir pour ma propre défense. J’ai toujours l’impression que, en rétablissant la vérité historique, les faits, je ne fais qu’accomplir un devoir civique.
J’aimerais crier la vérité au peuple italien, mais comment le faire ? Car la foule manipulée est devenue lyncheuse et résolue à notre perte. Le fauve qui se cache derrière la masse, derrière un sourire de circonstance, derrière des mots vides, et qui n’attend que l’occasion de se révéler, je le connais bien. Déjà avant qu’ils ne me désignent, en particulier, je savais qu’à un moment ou un autre, mon heure arriverait.

Et j’ai laissé parler. Je me suis laissé traiter d’assassin, de voleur, de dépravé, et de beaucoup d’autres choses. J’ai laissé faire tout cela par imprudence ou par supériorité, ou encore parce que je me sentais invulnérable à ces insultes, ou par goût qu’on parle de moi, que ce soit en bien ou en mal. Si je n’ai pas protesté vigoureusement contre de telles obscénités, ce n’est pas seulement parce que, d’une certaine manière, je reste un optimiste. Inutile d’être conscient que, quand la multitude se rassemble, elle le fait toujours contre quelqu’un, celui-là même qui l’avait mise d’accord, au début. Ce quelqu’un est le rejet d’une molécule de cette multitude qui, en règle générale, l’avait idolâtré un jour. Même si dans mes pensées je me soulève, avec raison, contre les bas instincts de la multitude manipulée, je n’ai toujours pas perdu l’espoir qu’une lumière puisse soudain s’allumer au milieu de ces gens, pour les ramener au monde des êtres pensants et des esprits libres. Mon attitude peut sembler suicidaire, au moins contradictoire, mais elle est partie intégrante de l’idée que je me fais des raisons qui me lancèrent dans l’aventure de l’écriture. Car c’est bien vrai que, avant d’être transformé en monstre, j’ai été un écrivain.

Enfin, les autorités italiennes d’aujourd’hui me poursuivent, comment expliquer cela, comment expliquer cette Italie, la même qui me transmit un jour l’amour des mots écrits, ce rêve de liberté et de justice sociale, qui fit de moi un homme, et à présent un pestiféré ? Comment expliquer cette Italie qui a oublié sa récente pauvreté, ses émigrants traités comme des chiens qui mouraient dans les mines belges, allemandes et françaises. Qui a oublié ses fascismes jamais enterrés, ses tentatives de coup d’état, la Mafia au pouvoir, la stratégie de la tension, Gladio, les bombes des services secrets sur les places publiques, les tortures des militants communistes, ces mêmes qui, en dépit de leurs erreurs, ont déchiré leur vie pour contribuer à faire de l’Italie un pays à la hauteur de l’Europe et qui aujourd’hui, 35 ans après, sont traités de terroristes, et dont certains pourrissent encore dans les « prisons spéciales ».

Ce serait cette Italie, dont le chef du gouvernement fut un excellent membre de la célèbre Loge P2, et qui aujourd’hui promulgue des lois racistes ? Est-ce l’Italie qui se refuse à laver son linge sale en public ? De toute façon, l’histoire ne se juge pas dans les tribunaux, nos seuls juges ne peuvent être que ceux, encore à venir, combattant pour une société juste. Car ceux-là seulement nous jugeront impartialement. 
La vérité fait mal, mais elle éclaircit. Notre histoire récente nous a montré l’erreur et la tromperie de l’inquisition, et que des cicatrices jamais oubliées doivent être réparées pour que soient ainsi reconnus les excès commis face à la vérité unique imposée. Il ne sert à rien de cacher la saleté sous le tapis. Tôt ou tard la saleté apparaît.

Je reconnais avoir fait partie d’une page de l’histoire qui a été écrite avec du sang, de la sueur et des larmes ; et j’espère qu’aujourd’hui mes adversaires reconnaissent que jamais les bourreaux ne touchent pas leur dû. L’histoire s’est toujours montrée implacable avec ceux qui essaient de supplanter et cacher leurs erreurs.

Nous vivons une ère démocratique. Des barrières et des murs ont été renversés, les concepts ont été révisés. L’heure n’est-elle pas arrivée pour l’Italie de montrer son côté chrétien ? Car le pardon est un acte de noblesse. Si je suis considéré comme un ennemi de l’Italie, même les ennemis font la trêve et se pardonnent. L’histoire a fait sa part et a donné à l’Italie une ère de progrès et de développement. On s’attend à ce que l’importance de ceux qui ont fait de l’Italie, l’Italie de tous, soit reconnue, et que le rôle fondamental qu’ils ont eu pour le rétablissement de l’État Démocratique de Droit, bien que non compris, fut essentiel. Italie, Italie, qui tue le rêve de tes fils et ferme les yeux sur ceux qui t’ont défendue, il n’est jamais trop tard pour un geste de noblesse, à l’exemple du Vatican qui reconnut ses activités pendant l’Inquisition. La chasse aux sorcières est finie. « Que justice soit faite, non pas après que périsse le monde, mais justement pour qu’il ne périsse pas ». La société souffre davantage de l’emprisonnement d’un innocent que de l’absolution d’un coupable.

Amitiés aux Brésiliens et aux Brésiliennes,

Cesare BATTISTI

Par Pole de renaissance communiste en france (PRCF) : https://www.initiative-communiste.fr/articles/international/les-questions-posees-par-larrestation-de-battisti-et-sa-livraison-au-pouvoir-dextreme-droite-italien/?fbclid=IwAR0veFHoZ8r5kUZzJ6x6qLaw86dsEXFNNf9mOs3PwaAZKc7EM2PzLMwvtGU

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