Sortir de l’anticommunisme : la Corée du Nord – (Par jeune pour une renaissance communiste en france)

La Corée a deux défauts pour ses détracteurs occidentaux : être un Etat fermé et être communiste (ou au moins socialiste). 

Elle subit de nombreuses calomnies : opposants découpés et mangés par des chiens, histoires farfelues sur un dirigeant tout-puissant, un chef fou et psychopathe, une grande menace pour le monde, j’en passe et des meilleurs. 

Si on parle de la Corée, c’est toujours dans le registre des passions.

A l’inverse, on parle peu de l’attaque contre son ambassade à Madrid, où des membres de la diplomatie ont été menacé et des objets volés (sans doute par la CIA). On parle encore moins des militaires américains s’entraînant à la frontière coréenne !

Sans dire que la Corée du Nord est parfaite, nous essayons dans ce dossier d’informer sur certaines réalités historiques de la République Populaire et Démocratique de Corée.

La Corée du Nord : dictature totalitaire ou eldorado socialiste ?

L’objectif de la série d’articles que nous allons publier dans les temps à venir n’est pas de retracer toute l’histoire de la Corée du Nord. Il ne s’agit pas non plus de défaire un à un tous les mensonges propagandistes ou toutes les bêtises naïves à l’encontre de ce pays. L’enjeu n’est pas non plus de montrer un « bon visage » de la Corée, et encore moins de prouver qu’il s’agit du socialisme accompli.

Il s’agit davantage de poser une question : quel regard portons nous sur la République populaire démocratique de Corée ? Ce questionnement est particulièrement pertinent lorsque l’on aborde des sujets brûlants tels que le socialisme ou la lutte anti-impérialiste (deux sujets intimement liés à la Corée).

Trop souvent, ce regard dépend davantage du fantasme, du conditionnement, et osons le dire, de la propagande, que de l’analyse concrète d’une situation concrète. Le cas coréen est caricatural de ce biais idéologique que subissent les expériences socialistes et les pays victimes de l’impérialisme. Si le discours que les communistes tiennent en défense de ces pays peut parfois paraître brut, c’est qu’il répond, avec une volonté de « tordre le bâton dans l’autre sens », à une vision dominante malhonnête, naïve et souvent fausse.

En plus d’être un adversaire stratégique et idéologique du mode de production capitaliste, ce pays est géographiquement, culturellement et historiquement éloigné de nous. La Corée du Nord avait tout pour être le « rogue state » parfait. Il s’agirait un pays étrange, replié sur lui même et dirigé par un dictateur fou et manipulateur. Sa folie sanguinaire pourrait nous plonger dans la guerre nucléaire à tout moment. Même si ils ne le savent pas, les Coréens sont dans l’attente d’un sauveur, car personne ne pourrait rationnellement aimer vivre dans ce pays, ou pire : en être fier !

Nous allons essayer de poser un regard différent sur la République populaire démocratique de Corée. Notre but va être de savoir ce qu’est la RPDC, de comprendre pourquoi est-elle ainsi, et de proposer quelques pistes quant à la posture pratique et théorique à adopter.

Nous souhaitons commencer cette série d’articles en abordant l’une des périodes historiques les plus décisives pour comprendre la situation actuelle. Celle-ci commence avec la libération de la péninsule et aboutit à la division coréenne. Sa connaissance est essentielle pour comprendre les différents développements politique, économique, idéologique et militaire vers lesquels vont s’orienter les deux Corée.

L’élan populaire de la libération.

En 1905, le Japon concrétise ses ambitions impériales sur la Corée en y établissant un protectorat. La sujétion coloniale est impitoyable, et la résistance à l’envahisseur cristallise la thématique de l’indépendance nationale comme étant la préoccupation majeure des Coréens durant les décennies à venir.

À la libération, le contexte national et international est très tendu. La question du sort réservé aux Japonais, aux élites collaboratrices et aux grands propriétaires terriens occupe l’esprit des masses laborieuses coréennes. À l’inverse, les élites engraissées durant l’occupation cherchent à maintenir leur domination malgré l’élan populaire qui suit l’indépendance de la Corée.
Pour des raisons géographiques et politiques, la Corée est également confrontée aux ambitions de grandes puissances. Il s’agit notamment d’un enjeu crucial pour la puissance étasunienne, mise en difficulté par une Asie s’orientant massivement (autant pour l’ampleur du phénomène que pour son caractère de masse) vers le socialisme.

Lorsque débute l’invasion soviétique de la Mandchourie, le 9 août 1945, l’administration coloniale japonaise délaisse la Corée. Les Coréens s’organisent dans des comités populaires et locaux. Ceux-ci, principalement composés de paysans (qui représentent la grande majorité du pays), ont été le théâtre d’une ébullition émancipatrice pour les masses, les femmes et les jeunes comme la Corée n’en avait jamais connu. Les comités avaient pour points communs de vouloir épurer l’administration des Japonais et des collaborateurs. La réforme agraire et la redistribution des terres des grands propriétaires terriens comptaient parmi les préoccupations essentielles. Les comités sont aussi largement en faveur d’une politique de nationalisation de l’industrie (celle-ci s’était développée durant le protectorat japonais).

La Corée des comités populaires demeurait cependant une Corée sous occupation. Au nord, l’Armée rouge avait pulvérisé les forces japonaises et forcé la capitulation prononcée par l’empereur Hirohito le 15 août 1945. Les armées soviétiques ne descendent cependant pas au-delà du 38e parallèle, limite fixée au préalable pour définir les zones d’influence soviétique et américaine. Cette limite n’avait alors pas vocation à devenir une frontière imperméable, et encore moins une ligne de front. Décidée par les Américains et acceptée par les Soviétiques sans consultation des Coréens, cette ligne est une construction fictive et arbitraire sans aucun rapport avec la réalité coréenne.

L’occupation soviétique de la Corée du Nord
L’Union soviétique et la Révolution d’Octobre ont été et demeurent d’immenses sources d’inspiration pour les luttes de libération nationale. Que cela soit au Burkina Faso, en Chine, au Vietnam, en Indonésie, à Cuba, ou ailleurs, socialisme et lutte anticoloniale ont été intimement liés au XXe siècle. Les résistants voulaient l’indépendance nationale contre les intérêts impériaux, ils voulaient la terre et le grain contre les intérêts des exploiteurs. Ces aspirations populaires ont été guidées par une dévotion et une organisation communistes. Le socialisme révolutionnaire s’est présenté comme la seule voie répondant aux aspirations des masses laborieuses face à un pouvoir illégitime et failli.

Les Coréens voulaient libérer leur nation opprimée depuis des centaines d’années par le jeu des grandes puissances et des seigneurs. Différents groupes de résistants coréens nationalistes ou communistes agissent dès les années 1920 en Chine. C’est après l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931, à laquelle s’opposeront plus de 200.000 guérilleros, que le jeune Kim Il-sung, membre du Parti communiste chinois, émerge en tant que grande figure. Dès les années 1930, il était un leader affirmé, considéré par les Japonais comme le résistant coréen le plus efficace et le plus dangereux. Sa figure est celle qui symbolise le mieux, aujourd’hui comme hier, la résistance coréenne.

Kim Il-sung et les résistants communistes coréens jouissaient d’une immense popularité pour leur contribution à la lutte. Grâce à leur sacrifice pour la Corée et à leur dévotion pour les masses, ils avaient réussi à implanter un esprit communiste au sein des ouvriers, des paysans, des jeunes, des étudiants, et parfois des intellectuels et écrivains coréens. Ils avaient beaucoup plus d’influence que les nationalistes conservateurs dont la base sociale était bien plus maigre. De plus, les ambitions des socialistes répondaient aux attentes des masses paysannes fatiguées de la domination des propriétaires terriens (nous parlerons dans un autre article de la réforme agraire en Corée du Nord). Le projet des socialistes avait toutes les chances d’être embrassé par le peuple coréen, et Kim Il-sung avait toutes les chances d’être élu lors d’éventuelles élections.

Kim Il-sung

Les Soviétiques connaissaient bien Kim Il-sung et ses camarades de l’Armée de guérilla populaire. Ils avaient soutenu, approuvé et observé la guérilla en Mandchourie. Ils le considéraient comme un homme fiable. La popularité du Parti du travail de Corée de Kim Il-sung a permis à l’occupant soviétique de laisser une importante marge de manœuvre à l’administration nord-coréenne épurée des collaborateurs pro-japonais. Révolutionnaires et patriotes, les communistes coréens ont coopéré avec les Chinois et les Soviétiques sans jamais abandonner la souveraineté coréenne. Ils ont tissé des alliances stratégiques mais ne se sont jamais inféodés. Kim Il-sung n’a pas été hissé comme figure la plus influente de la RPDC par la volonté soviétique. Les commandants de la guérilla en Mandchourie (comme Kim Chaek, Choe Hyon, Kim il, Choe Yong-gon) étaient parvenus à un accord pour qu’il soit au sommet de la hiérarchie en raison de ses qualités personnelles et de sa réputation. Les comités populaires et les institutions centralisées qui suivront ont pu s’administrer librement. Les troupes soviétiques ont quitté le territoire en décembre 1948, soit trois mois après la fondation de la République populaire démocratique de Corée. L’occupant soviétique n’a pas eu besoin d’imposer son modèle social. L’orientation socialiste fut l’œuvre des masses et du Parti du travail de Corée, à un moment où seuls les communistes proposaient l’indépendance, la terre, et le pain.

Ce prestige militaire et patriotique est essentiel pour comprendre la RPDC actuelle. Aujourd’hui encore, les nord-Coréens légitiment leur doctrine et leur commandement militaire par la résistance contre les Japonais et la revendication de la souveraineté coréenne. Certains membres du commandement nord-coréen actuel sont même directement issus de la résistance en Mandchourie.

L’occupation américaine de la Corée du Sud

Au sud du 38e parallèle, la situation est très différente. Pendant un temps, les comités populaires organisent la vie politique et doivent gérer les soldats et policiers japonais ayant fui et ravagé le nord après l’invasion soviétique. Là aussi, les communistes exercent une influence très importante. Mais ils ne faut pas croire que l’élan qui emportait les comités fut l’œuvre d’un parti autoritaire et totalitaire (ce qui servira pourtant de légitimation à l’autoritarisme américain et pro-américain). Par exemple, le Comité pour la préparation de l’indépendance populaire de la Corée, crée par Yo Un-hyung, planifiait la création d’un gouvernement de toute la Péninsule coréenne. Le 12 septembre 1945 est alors proclamée la République populaire de Corée (qui n’a dans les faits jamais eu de réelle autorité). Yo ne pouvait cependant pas être suspecté de communisme. Il a fait partie du Gouvernement provisoire de Corée (gouvernement en exil crée en 1919) des nationalistes anticommunistes Syngman Rhee et Kim Ku. Il a aussi travaillé avec Kim Kyu-sik, qui n’était pas moins à droite que les deux autres. Chrétien, il ne croyait absolument pas dans le marxisme et dans la dialectique matérialiste. Il était surtout un populiste de gauche, un très grand orateur, un tribun favori du peuple. Il avait même été contacté par les Japonais pour organiser une transition administrative qui éviterait un destin désastreux aux soldats, policiers et collaborateurs japonais émigrés au sud. Yo Un-hyung était donc très loin du communisme. Cela n’empêchera pas les forces américaines de nier totalement la souveraineté de l’éphémère République populaire de Corée.

Kim Ku
Yo Un-hyong

L’armée américaine, qui n’avait pas versé une goûte du sang pour la libération de la Corée, arrive le 8 septembre, trois semaines après la capitulation japonaise, là où les forces soviétiques étaient présentes depuis 1 mois. Les Américains ne reconnaissent pas la légitimité de la République populaire de Corée de Yo Un-hyung (pourtant loin d’être une incarnation du bolchévisme), des comités populaires suspectés de communisme, ou encore du gouvernement provisoire de la République de Corée (à ne pas confondre avec l’éphémère République populaire de Corée vue précédemment) dirigé le nationaliste anticommuniste Kim Ku.

Yo Un-hyung sera assassiné par un exilé anticommuniste nord-coréen, et Kim Ku sera assassiné par la police secrète sud-coréenne pour son engagement en faveur de la réunification. L’impossible unité entre les deux Corée n’est donc pas une affaire de gauche ou de droite. Les patriotes coréens ont toujours été la cible des impérialistes. Le fait est que l’union coréenne ne pouvait être réalisée que par les masses. À l’inverse, les élites ne pouvaient se maintenir au pouvoir qu’en bénéficiant du soutien américain. Mais comme dans toute l’Asie, l’intérêt et la volonté des masses étaient absolument contradictoires avec les intérêts américains. Les États-Unis, contrairement aux Soviétiques, vont alors devoir imposer leur ordre économique et social par la force.

Le 8 septembre 1945, les Américains installent un régime d’occupation militaire similaire à celui qu’ils projetaient d’installer en France : l’United States Armed Military Government in Korea (USAMGIK). Leur dessein, résumé très brièvement, était de pardonner les Japonais pour faciliter la réintégration du capitalisme dans un Japon dévasté sous occupation américaine et susceptible de s’orienter vers le socialisme. La Corée devait alors servir d’appui pour influencer et industrialiser le Japon. Ils désiraient aussi s’assurer une voie d’accès vers la Chine, la Russie et la Corée du Nord pour contenir la propagation du socialisme et « protéger » le Pacifique. Le sud de la Corée avait donc un rôle stratégique très important.

Soldats américains dans Séoul en 1945

Les 4 grandes priorités américaines étaient de créer une armée pour « défendre » le 38e parallèle ; de faire de la police nationale coréenne la première arme pour « pacifier le sud » ; de solidifier les alliances avec les partis conservateurs ; et de supprimer les contestations politiques. Ainsi, les Américains ont choisi d’accorder les hautes fonctions administratives, policières et militaires aux collaborateurs pro-japonais.

Ce gouvernement n’avait aucune légitimité aux yeux des masses coréennes et suscita un vent de révolte durement réprimé. Les Coréens n’avaient jamais eu de sympathie particulière pour les Américains et les valeurs des « démocraties » libérales occidentales. La plupart des villageois coréens n’avaient jamais vu un Américain, qui n’avaient de liens qu’avec les élites. Très attachés à leurs traditions, les Coréens ont, plus que d’autres peuples asiatiques, souvent fait preuve d’une grande résistance face aux armées et aux éléments culturels impérialistes. Ils ne supportaient pas d’être à nouveau sous occupation et de voir les élites les opprimer encore, alors que 70 % des Coréens du Sud se prononçaient pour le socialisme.

Les Américains et les conservateurs coréens ne pouvaient pas imiter les Soviétiques et les communistes coréens dont l’autorité reposait sur la légitimité et les faveurs populaires. Ils ont dû faire preuve d’un autoritarisme sanglant, menant à la chasse systématique des suspectés de communisme et au massacre de centaines de milliers de Coréens (nous aborderons les questions de répression dans un autre épisode). Toute résistance ou critique du gouvernement militaire pouvait être considérée comme une tendance pro-soviétique. Ainsi, vouloir expulser les propriétaires terriens ou expulser les collaborateurs constituait une marque de bolchévisme. Le principal problème des Américains n’était cependant pas les bolchéviques, mais bien les Coréens eux mêmes… Dans toute l’Asie, le rapport de force populaire leur était très défavorable. Si ni les Russes et ni les Américains n’avaient été en Corée, le régime aurait très sûrement été un régime révolutionnaire et patriotique qui aurait pu avoir un destin d’intégration internationale comme la Chine ou le Vietnam. La seule issue possible pour les intérêts américains était l’instauration d’un gouvernement autoritaire et le maintien d’une présence militaire qui dure encore aujourd’hui. Quitter la péninsule aurait signifié laisser un pays de plus se faire aspirer par la vague socialiste.

La division de la Corée : une œuvre impérialiste

En décembre 1945, les Alliés s’étaient accordés pour que la Chine, l’URSS, la Grande-Bretagne et les États-Unis administrent la Corée pendant cinq années jusqu’à l’indépendance. Mais face à l’impossibilité d’obtenir une union gouvernementale conforme à leurs intérêts, les États-Unis ont demandé en 1947 à ce que la question de l’indépendance coréenne soit portée devant l’Organisation des Nations unies. L’ONU est à cette époque dominée par des puissances pro-américaines et défavorables à l’URSS. Elle autorisera par la suite l’intervention américaine dans la Guerre de Corée qui mènera au massacre de millions de Coréens. Sans demander l’avis des Coréens, l’ONU vote une résolution pour organiser des élections sous sa supervision dans toute la Corée. Les Soviétiques, qui comprennent bien qu’un organe de l’ONU ne pourra que leur être défavorable, boycottent le vote de la résolution (la fameuse politique de la chaise vide). L’ONU vote alors pour l’organisation d’élections dans la seule Corée du Sud, provoquant l’indignation des patriotes coréens de gauche comme de droite qui désiraient l’unification de la Corée et qui refusent de participer à ces élections.

L’organe en charge de surveiller les élections, la Commission Temporaire des Nations-unies pour la Corée, n’est pas reconnu par les Soviétiques et les Coréens du Nord. La commission est majoritairement composée d’alliés américains. Malgré tout, les délégués d’Australie, du Canada, d’Inde et de Syrie font entendre une voie dissidente. Ils constatent que les organisateurs des élections sont en majorité du Parti démocratique de Corée (parti conservateur anticommuniste proche des occupants américains et des élites) ou de proches associés de son leader Kim Song-su. Ils se plaignent de l’intimidation et du lobbying que le brigadier général John Weckerling infligeait aux délégués de l’ONU. Ils font alors part de leurs doutes concernant la possibilité d’organiser des élections en Corée du Sud dans un tel climat. Malgré les avertissements, les élections auront lieu dans un contexte de fraude, de répression, de boycott de l’opposition, et d’insatiable soif d’indépendance des Coréens.

Ces élections suscitent l’indignation en Corée du Nord et en Corée du Sud. Des personnalités conservatrice du sud comme Kim Ku ou Kim Kyu-sik protestent contre leur tenue, et se réunissent à Pyongyang sur invitation de Kim Il-sung. Les contestations populaires sont vives. Les habitants de l’île de Jeju, au sud, se soulèvent et subissent la répression de l’armée sud-coréenne qui fera plusieurs dizaines de milliers de morts, soit plus d’un dixième de la population sur cette île de 300.000 habitants, détruisant de nombreux villages et suscitant de nombreuses mutineries.

Répression du soulèvement de Jeju

Pour préserver leurs intérêts et leur emprise après « l’indépendance », les Américains ont trouvé l’homme parfait : Syngman Rhee.

Anticommuniste convaincu, chrétien, imprégné d’idéologie américaine, il a émigré aux États-Unis en 1904, avant que la Corée ne devienne un protectorat japonais. Rhee n’avait pas remis un pied en Corée avant d’y revenir à bord d’un avion militaire américain en octobre 1945. Il faisait partie de ces résistants gentlemen qui tentaient d’obtenir un soutien diplomatique auprès de grandes puissances. Pendant que Kim Il-sung prenait les armes, Rhee arpentait les rues de Washington pour tenter de monter les puissances impérialistes les unes contre les autres. Si les revendications d’indépendance coréenne n’intéressaient pas vraiment les Américains avant 1945, Rhee devient soudainement l’homme de la situation. Par rapport aux autres anticommunistes, il présente plusieurs avantages : il n’est pas véritablement un traître car il n’a jamais collaboré avec les Japonais, il maîtrise parfaitement le coréen et l’anglais, et surtout, il réclame l’indépendance sans cesse et sous n’importe quelle condition. Syngman Rhee, qui était contre toute union avec les communistes et contre toute discussion avec les Soviétiques, était la façade coréenne indépendantiste parfaite pour servir les intérêt américains, à l’inverse d’anticommunistes conservateurs un peu trop attachés à l’union nationale comme Kim Ku ou Kim Kyu-sik.

Discours de Syngman Rhee avec le général Hodge
Syngman Rhee

À l’issue des frauduleuses élections pour l’Assemblée constitutionnelle de Corée du sud qui ont lieu le 10 mai 1948, le parti de Syngman Rhee obtient 55 des 200 sièges. Il est soutenu par Kim Song-su et le Parti démocratique de Corée qui obtient 29 sièges. 85 indépendants dont la majeure partie sont affiliés à Syngman Rhee sont également élus. La quasi totalité des opposants avaient boycotté ces élections. Par la suite, l’élection présidentielle indirecte aboutit à la victoire de Syngman Rhee le 20 juin 1948.

La première République de Corée est proclamée le 15 août 1948. Elle se prétend souveraine sur l’ensemble de la péninsule coréenne. Trois semaines plus tard, au nord du 38e parallèle, la République populaire démocratique de Corée est proclamée. La voie vers la catastrophique Guerre de Corée était ouverte.

Syngman Rhee va rapidement montrer son vrai visage. Il récupère le système politique établi dès les premiers mois de l’occupation américaine et offre les hautes fonctions à des collaborateurs pro-japonais. Dans les forces de polices, 85 % des policiers ayant servi durant l’occupation japonaise ont été réintégrés dans la nouvelle police nationale. Plus de 50 % des policiers sud-coréens ont alors collaboré avec l’envahisseur japonais. C’est cette police qui matera dans le sang les nombreux mouvements de résistance populaire que va connaître le pays. Son gouvernement autoritaire et impopulaire causera, avec le soutien des Américains, la mort de centaines de milliers d’opposants.

L’histoire de la Corée du Sud est marquée par une caste dirigeante traîtresse. Tous les dirigeants sud-coréens d’avant 1993 étaient issus de l’armée, tenaient le pays d’une main de fer, et faisaient souvent preuve d’une grande tendresse envers les anciens collaborateurs. On peut citer le cas de Kim Suk-won, haut-gradé de l’armée impériale japonaise. Il a servi dans l’invasion de la Mandchourie par le Japon et dans la seconde guerre sino-japonaise. Sous la première république de Corée, il devient général de brigade, et Rhee souhaitait le nommer commandant de l’armée sud-coréenne. Un buste de bronze lui a été dressé en 1978 dans l’académie militaire de Seongnam.
Yi Un, « empereur » coréen, qui avait servi dans l’armée japonaise en tant que lieutenant-général, retournera en Corée du sud en 1963 pour y terminer sa vie dans un palace.
Le dictateur Park Chong-hee, amateur de l’idéologie guerrière des fascistes japonais (le bushido), a rejoint l’armée impériale sous un nom japonais. Il a été officier dans l’armée sud-coréenne à partir de 1946. Il renverse le gouvernement en 1961 et restera au pouvoir jusqu’en 1979.
Sa fille Park Geun-hye fut présidente de 2013 à 2017 avant d’être chassée du pouvoir pour avoir confié des informations confidentielles à son influente confidente, la chamane Choi Soon-sil (dont le père conseillait le dictateur Park Chung-hee!).
Kang Young-Hoon, vétéran de l’armée japonaise et du gouvernement militaire américain, a été le premier ministre de Roh Tae-woo…

Rivalité et rigidification.

Les figures politiques coréennes se détestaient au moins autant qu’elles détestaient les japonais, et cela a eu un effet certain sur l’impossibilité d’unifier la Corée. Mais la division est avant tout la conséquence de l’intervention logique d’un impérialisme protégeant ses intérêts dans la région. De cette séparation découlent deux états aux cultures politiques très différentes. L’idéologie nord-coréenne met en avant une immense légitimité historique et le sentiment de porter les intérêts  d’un peuple divisé par l’intervention militaire étrangère. Les guerres, les menaces diplomatiques et les difficultés économiques n’ont fait qu’accentuer ce phénomène.

Ainsi, l’État nord-coréen et ses ressortissants font preuve d’un intense patriotisme. Ils sont extrêmement attachés à leur histoire, à leur culture, à leurs héros et à leurs symboles. Leur système politique est directement hérité de cette période, l’armée et ses valeurs y trouvent une place essentielle. Ce sentiment patriotique est encore plus exacerbé qu’il se construit contre les valeurs portées par l’Empire américain et la “soumission traîtresse” de l’État du sud. L’idéologie officielle du parti, le Juche, fait la synthèse entre un patriotisme exacerbé, une obsession de la souveraineté et de l’autonomie, un immense respect des ancêtres hérité du confucianisme et un héritage révolutionnaire socialiste. C’est l’idéologie d’une nation née dans la guerre et qui s’est considérée en guerre totale durant toute son existence. La nation coréenne se considère comme un tout uni par la résistance passée et présente, et chaque Coréen se doit de participer à l’effort de guerre.
 

Les cérémonies officielles devant les statues de Kim Il-sung et de son fils Kim Jong-il représentent bien le culte de la personnalité et des ancêtres, l’attachement à l’histoire, le patriotisme exacerbé, et la place centrale de l’armée dans la RPDC.

Il n’est pas absurde de penser que cette idéologie, qui se manifeste concrètement dans la structure politique et organisationnelle du pays, fut l’une des raisons pour lesquelles le système nord-coréen, malgré sa marginalité et son isolement, a survécu et ne semble pas près de s’effondrer.

Nous devons nous garder de tout idéalisme et ne pas essentialiser la situation actuelle dans la volonté de dictateurs “staliniens”. L’État nord-coréen et son idéologie sont la réponse logique à un contexte menaçant. De là découle un développement autoritaire et liberticide (mais parfois nécessaire) dont les contradictions ne sont pas sans générer de graves dérives…

Mémoires de feu en Corée du Nord

par Bruce Cumings

Plutôt que d’une guerre « oubliée », mieux vaudrait parler, s’agissant de la Guerre de Corée (1950-1953), d’une guerre inconnue. L’effet incroyablement destructeur des campagnes aériennes américaines contre la Corée du Nord – qui allèrent du largage continu et à grande échelle de bombes incendiaires (essentiellement au napalm) aux menaces de recours aux armes nucléaires et chimiques [1] et à la destruction de gigantesques barrages nord-coréens dans la phase finale de la guerre – est indélébile. Ces faits sont toutefois peu connus, même des historiens, et les analyses de la presse sur le problème nucléaire nord-coréen ces dix dernières années n’en ont jamais fait état. [NdT : ce texte a été écrit en décembre 2004] 

La Guerre de Corée passe pour avoir été limitée, mais elle ressembla fort à la guerre aérienne contre le Japon impérial pendant la Seconde Guerre mondiale, et fut souvent menée par les mêmes responsables militaires américains. Si les attaques d’Hiroshima et de Nagasaki ont fait l’objet de nombreuses analyses, les bombardements incendiaires contre les villes japonaises et coréennes ont reçu beaucoup moins d’attention. Quant aux stratégies nucléaire et aérienne de Washington en Asie du Nord-Est après la Guerre de Corée, elles sont encore moins bien comprises, alors que ces stratégies ont défini les choix nord-coréens et demeurent un facteur-clé dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de sécurité nationale. (…)

Le napalm fut inventé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son utilisation provoqua un débat majeur pendant la Guerre du Vietnam, attisé par des photos insoutenables d’enfants qui couraient nus sur les routes, leur peau partant en lambeaux… Une quantité encore plus grande de napalm fut néanmoins larguée sur la Corée, dont l’effet fut beaucoup plus dévastateur, car la République populaire démocratique de Corée (RPDC) comptait bien plus de villes peuplées que le Nord-Vietnam. En 2003, j’ai participé à une conférence aux côtés d’anciens combattants américains de la Guerre de Corée. Lors d’une discussion à propos du napalm, un survivant de la bataille du Réservoir de Changjin (Chosin, en japonais), qui avait perdu un œil et une partie de la jambe, affirma que cette arme était bel et bien ignoble, mais qu’elle « tombait sur les bonnes personnes ».

Les bonnes personnes ? Comme lorsqu’un bombardement toucha par erreur une douzaine de soldats américains : « Tout autour de moi, les hommes étaient brûlés. Ils se roulaient dans la neige. Des hommes que je connaissais, avec qui j’avais marché et combattu, me suppliaient de leur tirer dessus… C’était terrible. Quand le napalm avait complètement brûlé la peau, elle se détachait en lambeaux du visage, des bras, des jambes… comme des chips de pommes de terre frites. »  [2]

Un peu plus tard, George Barrett, du New York Times, découvrit un « tribut macabre à la totalité de la guerre moderne » dans un village au nord d’Anyang (en Corée du Sud) : « Les habitants de tout le village et dans les champs environnants furent tués et conservèrent exactement l’attitude qu’ils avaient lorsqu’ils furent frappés par le napalm : un homme s’apprêtait à monter sur sa bicyclette, une cinquantaine d’enfants jouaient dans un orphelinat, une mère de famille étrangement intacte tenait dans la main une page du catalogue Sears-Roebuck où était cochée la commande no 3811294 pour une“ravissante liseuse couleur corail”. » Dean Acheson, secrétaire d’Etat, voulait que ce genre de « reportage à sensation » soit signalé à la censure afin qu’on puisse y mettre un terme . [3]

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L’un des premiers ordres d’incendier des villes et des villages que j’ai trouvés dans les archives fut donné dans l’extrême sud-est de la Corée, pendant que des combats violents se déroulaient le long du périmètre de Pusan, début août 1950, alors que des milliers de guérilleros harcelaient les soldats américains. Le 6 août 1950, un officier américain donna l’ordre à l’armée de l’air « que soient oblitérées les villes suivantes » :Chongsong, Chinbo et Kusu-Dong. Des bombardiers stratégiques B-29 furent également mis à contribution pour des bombardements tactiques. Le 16 août, cinq formations de B-29 frappèrent une zone rectangulaire près du front qui comptait un grand nombre de villes et de villages, et créèrent un océan de feu en larguant des centaines de tonnes de napalm. Un ordre semblable fut émis le 20 août. Et le 26 août, on trouve dans ces mêmes archives la simple mention : « Onze villages incendiés ».[4] 

Les pilotes avaient ordre de frapper les cibles qu’ils pouvaient discerner pour éviter de frapper des civils, mais ils bombardaient souvent des centres de population importants identifiés par radar, ou larguaient d’énormes quantités de napalm sur des objectifs secondaires lorsque la cible principale ne pouvait être atteinte. La ville industrielle de Hungnam fut la cible d’une attaque majeure le 31 juillet 1950, au cours de laquelle 500 tonnes de bombes furent lâchées à travers les nuages. Les flammes s’élevèrent jusqu’à une centaine de mètres. L’armée américaine largua 625 tonnes de bombes sur la Corée du Nord le 12 août, un tonnage qui aurait requis une flotte de 250 B-17 pendant la Seconde Guerre mondiale. Fin août, les formations de B-29 déversaient 800 tonnes de bombes par jour sur le Nord. [5] Ce tonnage consistait en grande partie en napalm pur. De juin à fin octobre 1950, les B-29 déversèrent 3,2 millions de litres de napalm.

Boy victim of napalm

Enfant coréen brûlé par le napalm

Au sein de l’armée de l’air américaine, certains se délectaient des vertus de cette arme relativement nouvelle, introduite à la fin de la précédente guerre, se riant des protestations communistes et fourvoyant la presse en parlant de « bombardements de précision ». Les civils, aimaient-ils à prétendre, étaient prévenus de l’arrivée des bombardiers par des tracts, alors que tous les pilotes savaient que ces tracts n’avaient aucun effet. [6] Cela n’était qu’un prélude à la destruction de la plupart des villes et villages nord-coréens qui allait suivre l’entrée de la Chine dans la guerre.

Larguer trente bombes atomiques ?

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L’entrée des Chinois dans le conflit provoqua une escalade immédiate de la campagne aérienne. A compter du début novembre 1950, le général MacArthur ordonna que la zone située entre le front et la frontière chinoise soit transformée en désert, que l’aviation détruise tous les « équipements, usines, villes et villages »sur des milliers de kilomètres carrés du territoire nord-coréen. Comme le rapporta un attaché militaire britannique auprès du quartier général de MacArthur, le général américain donna l’ordre de« détruire tous les moyens de communication, tous les équipements, usines, villes et villages » à l’exception des barrages de Najin, près de la frontière soviétique et de Yalu (épargnés pour ne pas provoquer Moscou et Pékin). « Cette destruction [devait]débuter à la frontière mandchoue et continuer vers le sud. » Le 8 novembre 1950, 79 B-29 larguaient 550 tonnes de bombes incendiaires sur Sinuiju, « rayant de la carte ». Une semaine plus tard, un déluge de napalm s’abattait sur Hoeryong « dans le but de liquider l’endroit ». Le 25 novembre, « une grande partie de la région du Nord-Ouest entre le Yalu et les lignes ennemies plus au sud (…)est plus ou moins en feu ». La zone allait bientôt devenir une« étendue déserte de terre brûlée  ». [7] 

Tout cela se passait avant la grande offensive sino-coréenne qui chassa les forces de l’ONU du nord de la Corée. Au début de l’attaque, les 14 et 15 décembre, l’aviation américaine lâcha au-dessus de Pyongyang 700 bombes de 500 livres, du napalm déversé par des avions de combat Mustang, et 175 tonnes de bombes de démolition à retardement qui atterrirent avec un bruit sourd et explosèrent ensuite, quand les gens tentèrent de sauver les morts des brasiers allumés par le napalm. Début janvier, le général Ridgway ordonna de nouveau à l’aviation de frapper la capitale Pyongyang « dans le but de détruire la ville par le feu à l’aide de bombes incendiaires » (objectif qui fut accompli en deux temps, les 3 et 5 janvier 1951). A mesure que les Américains se retiraient au sud du 38eme parallèle, la politique incendiaire de la terre brûlée se poursuivit : Uijongbu, Wonju et d’autres petites villes du Sud, dont l’ennemi se rapprochait, furent la proie des flammes. [8]

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L’aviation militaire tenta aussi de décapiter la direction nord-coréenne. Pendant la guerre en Irak, en mars 2003, le monde a appris l’existence de la bombe surnommée « MOAB » (Mother of all bombs,Mère de toutes les bombes), pesant 21 500 livres et d’une capacité explosive de 18 000 livres de TNT.Newsweek en publia une photo en couverture, sous le titre « Pourquoi l’Amérique fait-elle peur au monde ?». [9] Au cours de l’hiver 1950-1951, Kim Il-sung et ses alliés les plus proches étaient revenus à leur point de départ des années 1930 et se terraient dans de profonds bunkers à Kanggye, près de la frontière mandchoue. Après trois mois de vaines recherches à la suite du débarquement d’Inchon, les B-29 larguèrent des bombes « Tarzan » sur Kanggye. Il s’agissait d’une bombe nouvelle, énorme, de 12 000 livres, jamais utilisée auparavant. Mais ce n’était encore qu’un pétard à côté de l’arme incendiaire ultime, la bombe atomique.

Le 9 juillet 1950, deux semaines seulement après le début de la guerre, le général MacArthur envoya au général Ridgway un « message urgent » qui incita les chefs d’état-major (CEM) « à examiner s’il fallait ou non donner des bombes A à MacArthur ». Le général Charles Bolte, chef des opérations, fut chargé de discuter avec MacArthur de l’utilisation de bombes atomiques « en soutien direct aux combats terrestres ». Bolte estimait qu’on pouvait réserver de 10 à 20 bombes au théâtre coréen sans que les capacités militaires globales des Etats-Unis s’en trouvent affectées « outre mesure ». MacArthur suggéra à Bolte une utilisation tactique des armes atomiques et lui donna un aperçu des ambitions extraordinaires qu’il nourrissait dans le cadre de la guerre, notamment l’occupation du Nord et une riposte à une potentielle intervention chinoise ou soviétique comme suit : « Je les isolerai en Corée du Nord. En Corée, je vois un cul-de-sac. Les seuls passages en provenance de Mandchourie et de Vladivostok comportent de nombreux tunnels et ponts. Je vois là une occasion unique d’utiliser la bombe atomique, pour frapper un coup qui barrerait la route et demanderait un travail de réparation de six mois. »

A ce stade de la guerre, toutefois, les chefs d’état-major rejetèrent l’usage de la bombe car les cibles suffisamment importantes pour nécessiter des armes nucléaires manquaient, ils redoutaient les réactions de l’opinion mondiale cinq ans après Hiroshima et ils s’attendaient que le cours de la guerre soit renversé par des moyens militaires classiques. Le calcul ne fut plus le même lorsque d’importants contingents de soldats chinois entrèrent en guerre, en octobre et novembre 1950.

Lors d’une célèbre conférence de presse, le 30 novembre, le président Truman agita la menace de la bombe atomique. [10] Ce n’était pas une bourde comme on le supposa alors. Le même jour, le général de l’armée de l’air Stratemeyer envoya l’ordre au général Hoyt Vandenberg de placer le commandement stratégique aérien en alerte « afin qu’il soit prêt à envoyer sans retard des formations de bombardiers équipés de bombes moyennes en Extrême-Orient,(…) ce supplément [devant] comprendre des capacités atomiques ». Le général d’aviation Curtis LeMay se souvient à juste titre que les CEM étaient parvenus auparavant à la conclusion que les armes atomiques ne seraient probablement pas employées en Corée, sauf dans le cadre d’une « campagne atomique générale contre la Chine maoïste ». Mais puisque les ordres changeaient en raison de l’entrée en guerre des forces chinoises, LeMay voulait être chargé de la tâche ; il déclara à Stratemeyer que son quartier général était le seul qui possédait l’expérience, la formation technique et « la connaissance intime » des méthodes de largage. L’homme qui dirigea le bombardement incendiaire de Tokyo en mars 1945 était prêt à mettre le cap de nouveau sur l’Extrême-Orient pour diriger les attaques. [11] Washington se souciait peu à l’époque de savoir comment Moscou allait réagir car les Américains possédaient au moins 450 bombes atomiques tandis que les Soviétiques n’en avaient que 25.

Peu de temps après, le 9 décembre, MacArthur fit savoir qu’il voulait un pouvoir discrétionnaire concernant l’utilisation des armes atomiques sur le théâtre coréen, et, le 24 décembre, il soumit une« liste de cibles devant retarder l’avancée de l’ennemi » pour lesquelles il disait avoir besoin de 26 bombes atomiques. Il demandait en outre que 4 bombes soient larguées sur les « forces d’invasion » et 4 autres sur les « concentrations ennemies cruciales de moyens aériens ».

Dans des interviews parues après sa mort, MacArthur affirmait avoir un plan permettant de remporter la guerre en dix jours : « J’aurais largué une trentaine de bombes atomiques (…) en mettant le paquet le long de la frontière avec la Mandchourie. » Il aurait ensuite amené 500 000 soldats de la Chine nationaliste au Yalu, puis aurait « répandu derrière nous, de la mer du Japon à la mer Jaune, une ceinture de cobalt radioactif (…) dont la durée de vie active se situe entre soixante et cent vingt années. Pendant soixante ans au moins, il n’aurait pas pu y avoir d’invasion terrestre de la Corée par le nord ». Il avait la certitude que les Russes n’auraient pas bougé devant cette stratégie de l’extrême : « Mon plan était simple comme bonjour. » [12]

La radioactivité du cobalt 60 est 320 fois plus élevée que celle du radium. Selon l’historien Carroll Quigley, une bombe H de 400 tonnes au cobalt pourrait détruire toute vie animale sur terre. Les propos bellicistes de MacArthur paraissent insensés, mais il n’était pas le seul à penser de la sorte. Avant l’offensive sino-coréenne, un comité dépendant des chefs d’état-major avait déclaré que les bombes atomiques pourraient s’avérer être le « facteur décisif » qui stopperait l’avancée chinoise en Corée. Au départ, on envisageait éventuellement leur utilisation dans « un cordon sanitaire [pouvant] être établi par l’ONU suivant une bande située en Mandchourie juste au nord de la frontière coréenne ».

La Chine en ligne de mire

Quelques mois plus tard, le député Albert Gore (le père d’Al Gore, candidat démocrate malheureux en 2000), qui s’opposa par la suite à la Guerre du Vietnam, déplorait que « la Corée détruise peu à peu la virilité américaine » et suggérait de mettre fin à la guerre par « quelque chose de cataclysmique », à savoir une ceinture radioactive qui diviserait la péninsule coréenne en deux de façon permanente. Bien que le général Ridgway n’ait pas parlé de bombe au cobalt, après avoir succédé à MacArthur en tant que commandant américain en Corée, il renouvela en mai 1951 la demande formulée par son prédécesseur le 24 décembre, réclamant cette fois 38 bombes atomiques. [13] Cette demande ne fut pas acceptée.

Début avril 1951, les Etats-Unis furent à deux doigts d’utiliser des armes atomiques, au moment, précisément, où Truman révoquait MacArthur. Si les informations concernant cet événement sont encore en grande partie classées secrètes, il est désormais clair que Truman ne destitua pas MacArthur uniquement en raison de son insubordination réitérée, mais parce qu’il voulait un commandant fiable sur le terrain au cas où Washington décide de recourir aux armes atomiques. En d’autres termes, Truman se débarrassa de MacArthur pour garder ouverte sa politique en matière d’armes atomiques. Le 10 mars 1951, après que les Chinois eurent massé de nouvelles forces près de la frontière coréenne et que les Soviétiques eurent stationné 200 bombardiers sur les bases aériennes de Mandchourie (d’où ils pouvaient frapper non seulement la Corée, mais les bases américaines au Japon) [14], MacArthur demanda une « force atomique de type Jour J » afin de conserver la supériorité aérienne sur le théâtre coréen. Le 14 mars, le général Vandenberg écrivait : « Finletter et Lovett alertés sur les discussions atomiques. Je pense que tout est prêt. » Fin mars, Stratemeyer rapporta que les fosses de chargement des bombes atomiques sur la base aérienne de Kadena, à Okinawa, étaient de nouveau opérationnelles. Les bombes y furent transportées en pièces détachées, puis montées sur la base, seul le noyau nucléaire restant à placer. Le 5 avril, les CEM ordonnèrent que des représailles atomiques immédiates soient lancées contre les bases mandchoues si de nouveaux contingents importants de soldats chinois se joignaient aux combats ou, semble-t-il, si des bombardiers étaient déployés de là contre des positions américaines. Le même jour, Gordon Dean, président de la Commission sur l’énergie atomique, prit des dispositions pour faire transférer 9 têtes nucléaires Mark IV au 9eme groupe de bombardiers de l’aviation militaire, affecté au transport des bombes atomiques. (…)

Les chefs d’état-major envisagèrent de nouveau l’emploi des armes nucléaires en juin 1951 – cette fois, du point de vue tactique sur le champ de bataille [15] – et ce fut le cas à maintes autres reprises jusqu’en 1953. Robert Oppenheimer, l’ancien directeur du Projet Manhattan, travailla sur le Projet Vista, destiné à évaluer la faisabilité de l’usage tactique des armes atomiques. Au début de 1951, un jeune homme du nom de Samuel Cohen, qui effectuait une mission secrète pour le département de la Défense, étudia les batailles ayant conduit à la seconde prise de Séoul et en conclut qu’il devait exister un moyen de détruire l’ennemi sans détruire la ville. Il allait devenir le père de la bombe à neutrons. [16]

Des milliers de villages anéantis

Le projet nucléaire le plus terrifiant des Etats-Unis en Corée fut probablement l’opération Hudson Harbor. Cette opération semble avoir fait partie d’un projet plus vaste portant sur « l’exploitation ouverte par le département de la Défense et l’exploitation clandestine par la Central Intelligence Agency, en Corée, de la possibilité d’utiliser les armes nouvelles » (un euphémisme désignant ce qu’on appelle maintenant les armes de destruction massive). (…)

Sans recourir aux « armes nouvelles », bien que le napalm ait été très nouveau à l’époque, l’offensive aérienne n’en a pas moins rasé la Corée du Nord et tué des millions de civils avant la fin de la guerre. Pendant trois années, les Nord-Coréens se sont trouvés face à la menace quotidienne d’être brûlés par le napalm : « On ne pouvait pas y échapper », m’a confié l’un eux en 1981. En 1952, pratiquement tout avait été complètement rasé dans le centre et le nord de la Corée. Les survivants vivaient dans des grottes. (…)

Au cours de la guerre, écrivit Conrad Crane, l’armée de l’air américaine « provoqua une destruction terrible dans toute la Corée du Nord. L’évaluation à l’armistice des dégâts provoqués par les bombardements révéla que sur les 22 villes principales du pays, 18 avaient été au moins à moitié anéanties. » Il ressortait d’un tableau établi par l’auteur que les grandes villes industrielles de Hamhung et de Hungnam avaient été détruites à 80 %-85 %, Sariwon à 95 %, Sinanju à 100 %, le port de Chinnamp’o à 80 % et Pyongyang à 75 %. Un journaliste britannique décrivit l’un des milliers de villages anéantis comme « un monticule étendu de cendres violettes ». Le général William Dean, qui fut capturé après la bataille de Taejon, en juillet 1950, et emmené au Nord, déclara par la suite qu’il ne restait de la plupart des villes et des villages qu’il vit que « des gravats ou des ruines couvertes de neige ». Tous les Coréens qu’il rencontra, ou presque, avaient perdu un parent dans un bombardement. [17] Winston Churchill, vers la fin de la guerre, s’émut et déclara à Washington que, lorsque le napalm fut inventé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, personne n’imaginait qu’on en « aspergerait » toute une population civile. [18]

Telle fut la « guerre limitée » livrée en Corée. En guise d’épitaphe à cette entreprise aérienne effrénée, citons le point de vue de son architecte, le général Curtis LeMay, qui déclara après le début de la guerre : « Nous avons en quelque sorte glissé un mot sous la porte du Pentagone disant : “Laissez-nous aller là-bas (…) incendier cinq des plus grandes villes de Corée du Nord – elles ne sont pas très grandes – ça devrait régler les choses.” Eh bien, on nous a répondu par des cris – “Vous allez tuer de nombreux civils”, et “c’est trop horrible”. Pourtant, en trois ans (…), nous avons incendié toutes (sic) les villes en Corée du Nord de même qu’en Corée du Sud (…). Sur trois ans, on arrive à le faire passer, mais tuer d’un coup quelques personnes pour régler le problème, beaucoup ne peuvent pas l’encaisser. » [19]

La Corée du Nord tenterait, sans raison, de s’équiper en armes de destruction massive, tandis que l’opposition de Washington à cette stratégie relèverait de l’innocence originelle. Pourtant, depuis les années 1940, les Etats-Unis ont eux-mêmes utilisé ou menacé d’utiliser ces armes en Asie du Nord-Est. Ils sont la seule puissance à avoir eu recours à la bombe atomique, et leur dissuasion repose sur la menace de les employer de nouveau en Corée.

Bruce Cumings est professeur d’histoire à l’université de Chicago. Il est auteur, entre autres, deParallax Visions : Making Sense of American-East Asian Relations, Duke University Press, Londres, 1999 et de North Korea, Another Country,The New Press, New York, 2004.

[1] Stephen Endicott, Edward Hagerman, « Les armes biologiques de la Guerre de Corée », Le Monde diplomatique,juillet 1999.

[2] Cité dans Clay Blair, Forgotten War, Random House, New York, 1989. 

[3] Archives nationales américaines, dossier 995 000, boîte 6175, dépêche de George Barrett, 8 février 1951.

[4] Archives nationales, RG338, dossier KMAG, boîte 5418, journal KMAG, entrées des 6, 16, 20 et 26 août 1950.

[5] The New York Times, 31 juillet, 2 août et 1er septembre 1950. 

[6] Voir “Air War in Korea”, dans Air University Quarterly Review 4, n° 2, automne 1950, pp. 19-40, et “Precision bombing”, dans Air University Quartely review 4, n° 4, été 1951, pp. 58-65.

[7] Archives MacArthur, RG6, boîte 1, « Stratemeyer à MacArthur », 8 novembre 1950 ; Public Record Office, FO 317, pièce n° 84072, « Bouchier aux chefs d’état-major », 6 novembre 1950 ; pièce no 84073, 25 novembre 1959, sitrep.

[8] Bruce Cumings, The Origins of the Korean War, tome II, Princeton University Press, 1990, pp. 753-754 ; New York Times,13 décembre 1950 et 3 janvier 1951.

[9] Newsweek, 24 mars 2003.

[10] The New York Times, 30 novembre et 1er décembre 1950. 

[11] Hoyt Vandenberg Papers, boîte 86, Stratemeyer à Vandenberg, 30 novembre 1950 ; LeMay à Vandenberg, 2 décembre 1950. Voir aussi Richard Rhodes, Dark Sun : The Making of the Hydrogen Bomb, 1955, pp. 444-446. 

[12] Bruce Cumings, op. cit., p. 750. Charles Willoughby Papers, boîte 8, interviews par Bob Considine et Jim Lucas en 1954 parus dans le New York Times, 9 avril 1964.

[13] Carroll Quigley, Tragedy and Hope : A History of the World in Our Time, MacMillan, New York, 1966, p. 875. C. Quigley fut le professeur préféré de William Clinton à Georgetown University. Voir aussi B. Cumings, op. cit., p. 750. 

[14] Les documents rendus publics après l’effondrement de l’Union soviétique ne semblent pas corroborer cette information. Selon les historiens, les Soviétiques ne déployèrent pas une force aérienne de cette importance à l’époque, contrairement à ce que pensaient les services de renseignement – en raison peut-être d’une désinformation efficace de la part des Chinois.

[15] Il ne s’agissait pas d’utiliser des armes nucléaires dites tactiques, non encore disponibles en 1951, mais d’utiliser les Mark IV tactiquement dans les combats, comme les bombes classiques larguées par les B-29 avaient été utilisées dans les combats depuis fin août 1950.

[16] Samuel Cohen était un ami d’enfance d’Herman Kahn. Voir Fred Kaplan, The Wizards of the Armageddon, Simon & Schuster, New York, 1983, p. 220. Sur Oppenheimer et le projet Vista, voir B. Cumings, op. cit., pp. 751-752, David C. Elliot, « Project Vista and Nuclear Weapons in Europe », dans International Security 2, no 1, été 1986, pp. 163-183.

[17] Conrad Crane, American Airpower Strategy in Korea,University Press of Kansas, Lawrence, 2000, pp. 168-169. 

[18] Jon Halliday et Bruce Cumings, Korea : The Unknown War, Pantheon Books, New York, 1988, p. 166.

[19] John Foster Dulles Papers, histoire orale Curtis LeMay, 28 avril 1966.

Le Monde Diplomatique, décembre 2004

(photos ajoutées par l’AAFC)

Vérités sur la Corée du Nord

Nous aurions tort de réduire la République Populaire et Démocratique de Corée à un simple État voyou et son dirigeant à un « Rocket Man » enragé. Le programme nucléaire, qu’il soit civil ou militaire, n’est aujourd’hui pas une folie d’un État déjanté mais une nécessitée vital, d’une part, pour l’indépendance de la Corée du Nord, d’autre part pour ne pas voir le travail de réunification pacifique entre les deux Corée piétiné par 30000 soldats nord-américains, pour le moment en stationnement en Corée-du-Sud.

Contrairement à l’image que nous avons de la diplomatie Nord-Coréenne, elle est à l’origine des premières négociations entre elle et ceux qui l’ont voué aux gémonies.

En 1994, alors qu’elle était déjà soupçonnée de développer un programme depuis 1988, la Corée du Nord décide de rejoindre l’AIEA (l’agence internationale de l’énergie nucléaire). Elle avait déjà signé l’accord de non-prolifération des armes nucléaires en 1985. Mais on lui reprocha, bien évidemment, d’avoir construit des réacteurs nucléaire. Comme si la volonté de fournir en électricité son peuple était un crime.

En 1994, les Etats-Unis avait promis de fournir à la RPDC un réacteurs à eau légère, réacteurs qui ne permet pas la production d’uranium à but militaire mais qui est bien plus cher à produire ! Cependant la Corée voulait montrer sa bonne volonté de coopération pacifique, comme elle le fit à travers ses nombreux programmes de reunification, et, bien évidemment, ce réacteurs ne fut jamais livré.

Avec l’arrivée de George W. Bush à la maison blanche, les relations se tendent entre les deux pays, la RPDC se voyant inclus dans “l’Axe du mal” du président États-Uniens.

Le nouveau président prend alors des initiatives très dure vis-à-vis de la Corée du Nord, en s’appuyant notamment sur une section bien particulière du fameux “Patriot Act”. La section 311, qui permet de mettre fin à toutes relations avec une entité désignée comme entretenant des relations avec un ennemi. La Banco Delta Asia fut visé par cette section pour avoir fournie des services à la RPDC depuis 20 ans.

Ces initiatives n’auront eu comme effet que le durcissement des positions de la Corée du Nord, qui se voit sans cesse mis au ban des Nations. Le Nucléaire ne devient plus seulement un élément militaire parmi d’autres mais bel et bien un moyen de dissuasion vital à la survie du pays.

Aujourd’hui, avec les véhémences de Trump, le climat n’est pas à l’abandon du nucléaire. Ses volonté de destruction total d’un Etat ne fait que confirmer la nécessitée du programme.

La volonté d’un programme nucléaire a également une fonction idéologique. L’indépendance énergétique que peut apporter le nucléaire civil s’inscrit dans la continuité de l’idéologie du Juche qui prône l’indépendance nationale mais égalementl’autosuffisance. De tout temps la Corée a tenu à son indépendance et à son unité. 

Il est assez hypocrite de la part des États-Unis, une nation agressive avec ceux qui leurs refuse un accès illimitée à leurs ressources, d’attaquer la Corée du Nord. Ne nous étonnons pas qu’un pays que l’on accule se révolte contre notre ingérence ! L’arsenal Nord Coréen n’est que la manifestation de ce ras-le-bol d’un impérialisme dévastateur. De plus, les essais nucléaire sont là pour prouver à la population Coréenne que leurs pays est prêt à lutter. Si la Corée du Nord semble monolithique, rappelons nous que pendant les guerres menées par la France, nous aussi nous avons tué et enfermé des dissidents, même en période de paix d’ailleurs. Enfin, le programme ne doit pas êtres sorti de son contexte.

Non, la Corée n’attaquera personne ! Mais gare à ceux qui la menacent, la Corée ne se rendra jamais, même pour quelques dollars d’aide !

Romain- JRCF.

Par jeune pour une renaissance communiste en france : lien

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