Sortir de l’anticommunisme le concept de totalitarisme

L’URSS de Staline, la Chine maoïste et l’Allemagne hitlérienne étaient-ils tous les représentants d’un même système totalitaire ?

C’est ce qui est souvent avancé par les tenants de la bourgeoisie qui font l’amalgame sans cesse (mais qui de l’autre côté ne se gène pas, comme on a pu le voir dans un passé récent, pour tenter de faire réediter, voire d’acheter une vertu à des “penseurs” du fascisme comme Charles Maurras) afin de nuire à la vérité historique et au mouvement communiste. Justement, comment est né le concept de totalitarisme ? Quels sont ses bases scientifiques ? Ses évolutions ?

Le regretté philosophe italien Domenico Losurdo s’est penché là-dessus dans un article de 2004, paru en français dans la revue Actuel Marx, et que vous trouverez juste en-dessous.

Pour finir, nous rappelons ce que nous disions en 2018 à propos de ce concept fumeux de totalitarisme qui sert surtout à amalgamer fascisme et communisme : 

« Le concept de totalitarisme, propagé par l’antimarxiste Hannah Arendt, est inconsistant d’un point de vue matérialiste puisqu’il privilégie la forme du pouvoir aux dépens de son contenu de classe, qui est l’essentiel pour Marx. Ainsi en arrive-t-on à l’amalgame odieux qui fleurit actuellement, selon lequel « URSS = totalitarisme, Hitler = totalitarisme », donc… « Hitler = Staline », « Troisième Reich = URSS » (on n’est pas loin de cette ignominie dans nombre de manuels du Secondaire…). Pourtant, l’URSS a perdu 27 millions des siens pour briser l’« invincible Wehrmacht » (de Stalingrad à Berlin…) et nous permettre aujourd’hui à certains de palabrer sur le « totalitarisme soviétique ». Les « marxistes » qui ne reconnaissent même pas aujourd’hui, comme l’a fait De Gaulle en 1945, que « la Russie soviétique a joué le rôle principal dans notre libération », n’arrivent donc même pas à la cheville, historiquement parlant, de ce général bourgeois ! »

Pour une critique de la catégorie de totalitarisme

DOMENICO LOSURDO

Une catégorie polysémique

2En 1951, au moment où H. Arendt publie son livre, le débat sur le totalitarisme est déjà ouvert depuis des décennies. Et pourtant, la signification du terme n’est pas bien définie. Comment s’orienter dans ce qui semble à première vue un labyrinthe ? Je fais abstraction ici des occurrences où l’adjectif « totalitaire », plus encore que le substantif, a une connotation positive, par référence à la capacité attribuée à une religion, ou à une idéologie et une vision du monde quelle qu’elle soit, de donner une réponse à tous les problèmes multiples issus d’une situation dramatique de crise et à la question même du sens de la vie, qui investit l’homme dans sa totalité. En 1958 encore, bien qu’il repousse le « totalitarisme légal », c’est-à-dire imposé par la loi, Barth célébrera en ces termes l’élan universaliste et l’efficacité omnicompréhensive du « message chrétien » : « La libre grâce de l’Evangile est également “totalitaire” en tant qu’elle vise au tout, en tant qu’elle exige tout homme et l’exige totalement pour soi »  [1].

In Pombeni, 1977, pp. 324-5 ; les italiques m’appartiennent.

3Concentrons-nous sur le débat plus proprement politique. Nous pouvons distinguer deux filons principaux. Dans Dialectique de la raison, Horkheimer et Adorno s’occupent bien peu de l’URSS. En plus du Troisième Reich, le discours porte sur le « capitalisme totalitaire » : « Avant, seuls les pauvres et les sauvages étaient exposés aux forces capitalistes. Mais l’ordre totalitaire installe complètement dans ses droits la pensée calculatrice, et s’en tient à la science comme telle. Son canon est son efficacité sanglante »  [2]. Les étapes qui préparent au nazisme sont ici caractérisées par la violence perpétrée par les grandes puissances occidentales envers les peuples coloniaux, et par celle qui est exercée, au cœur même de la métropole capitaliste, sur les pauvres et les marginaux enfermés dans les asiles. L’orientation d’une femme dont les écrits ont été influencés eux aussi, dans une certaine mesure, par le marxisme n’est pas différente. Si parfois elle rapproche aussi Allemagne hitlérienne et Union Soviétique stalinienne, Simone Weil dénonce l’horreur du pouvoir total, du totalitarisme, le regard tourné surtout vers la domination coloniale et impériale : « L’analogie entre le système hitlérien et la Rome antique est surprenante, au point de faire croire qu’après deux mille ans seul Hitler a su copier correctement les Romains »  [3][3]Weil, 1960, IIème partie.. Entre l’Empire romain et le Troisième Reich se place l’expansionnisme effréné et sans scrupules de Louis XIV : « Le régime établi par lui, pour la première fois en Europe depuis Rome, méritait déjà l’appellation moderne de “totalitaire” » ; « l’atroce dévastation du Palatinat [dont se rendirent coupables les troupes conquérantes françaises] n’avait même pas l’excuse des nécessités de la guerre »  [4][4]Weil, 1960, Ière partie.. Allant plus loin en arrière par rapport à la Rome antique, S. Weil lit sous un jour proto-totalitaire, dans l’Ancien Testament, l’histoire de la conquête de Canaan et de l’anéantissement de ses habitants.

Horkheimer-Adorno, 1947, pp. 71 et 106.

4Jetons encore un regard aux auteurs d’orientation libérale. En reconstruisant la genèse de la « démocratie totalitaire », Talmon arrive à cette conclusion :
« Si […] l’empirisme est l’allié de la liberté, et si l’esprit doctrinaire est au contraire l’allié du totalitarisme, le concept d’homme comme abstraction, indépendant des classes historiques [les divers regroupements] auxquelles il appartient, deviendra probablement un puissant moyen de propagation du totalitarisme »  [5].

Talmon, 1960, p. 4.

5Il est clair que sont mises en accusation la Déclaration des droits de l’homme et la tradition révolutionnaire française dans son ensemble (non seulement Rousseau, mais aussi Sieyès).

6Passons maintenant à Hayek : « les tendances qui ont abouti à la création des systèmes totalitaires ne sont pas limitées aux pays qu’on a vus ultérieurement succomber à ceux-ci »  [6], et ces tendances ne mettent pas seulement en cause les mouvement communiste et nazi-fasciste. En ce qui concerne l’Autriche en particulier :
« Ce ne furent pas les fascistes, mais les socialistes, qui commencèrent à regrouper les enfants, depuis l’âge le plus tendre, dans des organisations politiques, de façon à être sûrs que ceux-ci grandiraient comme de bons prolétaires. Ce ne furent pas les fascistes mais les socialistes qui pensèrent les premiers à organiser le sport et les jeux, le football et les excursions en club de parti où les membres ne seraient pas infectés de points de vue différents. Ce furent les socialistes qui insistèrent les premiers sur le fait que les membres devaient se distinguer entre eux par la manière de saluer et de s’adresser l’un à l’autre ».

Hayek, 1986, pp. 8-9.

7Hayek peut ainsi conclure : « L’idée d’un parti politique qui englobe toutes les activités d’un individu du berceau à la tombe » et qui répand une Weltanschauung globale, cette idée renvoie en premier lieu au mouvement socialiste  [7]. Sous ce mouvement, opère une tradition de plus longue date, qui se reconnaît – comme l’observera plus tard le patriarche du néo-libérisme – dans la « démocratie “sociale” ou totalitaire »  [8][8]Hayek, 1960, p. 55.. En tout cas, « contrôle économique et totalitarisme » sont étroitement intriqués  [9][9]Hayek, 1986, chap. VII..

Hayek, 1986, p. 85.

8Et si donc d’un côté ce sont le colonialisme et l’impérialisme qui sont mis principalement en accusation (même si ce n’est pas exclusivement), de l’autre la cible principale de la polémique (qui n’est pas non plus exclusive) est constituée par la tradition révolutionnaire qui conduit de 1789 à 1917, en passant par la revendication quarante-huit-arde du droit au travail et de la « démocratie “sociale” ou totalitaire ».

9Nous pouvons ici faire intervenir une nouvelle distinction. Le totalitarisme pour ainsi dire de « gauche » peut être critiqué à partir de deux points de vue sensiblement différents. Il peut être déduit de l’idéologie organiciste funeste attribuée à Marx ou à Rousseau et même à Sieyès (c’est l’approche de Talmon et de Hayek). Ou bien il peut prendre ses racines dans les caractéristiques matérielles des pays où le totalitarisme communiste s’est affirmé. C’est ainsi qu’argumente Wittfogel : l’« étude comparée du pouvoir total » – c’est le sous-titre de son livre – démontre que ce phénomène se manifeste surtout en Orient, dans le cadre d’une « société hydraulique », caractérisée par la tendance au contrôle total des ressources hydrauliques nécessaires au développement de l’agriculture et à la survie même des habitants. Dans ce contexte, bien loin d’être le progéniteur du totalitarisme communiste, Marx en est le critique ante litteram, comme le démontrent son analyse et sa dénonciation du « despotisme oriental », avec le recours à une catégorie évoquée par Wittfogel dans le titre même de son livre  [10].

Wittfogel, 1959.

10Ainsi, il découle de ces présupposés que le « pouvoir total » ne renvoie pas exclusivement au XXe siècle. Mais on peut alors faire valoir une autre distinction. Si H. Arendt insiste sur la nouveauté du phénomène totalitaire, Popper arrive à une conclusion opposée ; pour lui, le conflit entre la « société ouverte et ses ennemis » semble être éternel : « ce que nous appelons tous les jours totalitarisme appartient à une tradition qui est aussi vieille et aussi jeune que notre civilisation elle-même »  [11].

Popper, 1966, vol.1, p. 1.

11Enfin, nous avons vu que le totalitarisme peut être dénoncé en regardant principalement à droite ou à gauche. Mais il ne manque pas de cas où la dénonciation provient de milieux et de personnalités liées au nazi-fascisme et s’adresse uniquement à ses ennemis. En août 1941, au cours de la campagne, ou plutôt de la guerre d’extermination contre l’Union Soviétique, devant la résistance acharnée et imprévue qu’il rencontre, le général allemand Halder l’explique par le fait que l’ennemi s’est soigneusement préparé à la guerre « avec le total manque de scrupules propre à un Etat totalitaire »  [12]. Dans le même sens, mais sans avoir recours au terme « totalitarisme », Goebbels explique la résistance inouïe et inattendue que rencontre à l’Est l’armée d’invasion par le fait que le bolchevisme, effaçant toute trace de libre personnalité, « transforme les hommes en robots » et « en robots de la guerre », en « robots mécanisés »  [13][13]Goebbels, 1991, vol. II, pp. 163 et 183.. Enfin, l’accusation de totalitarisme peut même frapper les ennemis occidentaux de l’Axe. En 1937, l’aspiration de l’Italie fasciste à développer elle aussi un empire colonial rencontre en premier lieu l’hostilité de l’Angleterre, qui est alors mise en accusation pour sa « discrimination glaciale et totalitaire contre tout ce qui n’est pas simplement anglais »  [14][14]Scarfoglio, 1999, p. 22..

In Ruge-Schumann, 1977, p. 82.

Le tournant de la guerre froide et l’intervention d’Hannah Arendt

12A partir de la publication des Origines du totalitarisme, les sens multiples d’un débat qui n’est tracé ici qu’à grands traits tendent à s’évanouir. En mai 1948 encore, H. Arendt dénonçait le « développement de méthodes totalitaires » en Israël, en se référant au « terrorisme » et à l’expulsion et à la déportation de la population arabe  [15]. Trois ans après, il n’y a plus de place pour des critiques qui toucheraient au présent de l’Occident. De nos jours plus que jamais, la seule thèse politically correct est celle qui vise toujours et seulement l’Allemagne hitlérienne et l’Union Soviétique.

Arendt, 1989, p. 87.

13C’est la thèse qui a triomphé à partir et au cours de la guerre froide. Le 12 mars 1947 Truman proclame la « doctrine » qui tire de lui son nom : après la victoire survenue dans la guerre contre l’Allemagne et le Japon, s’ouvre une phase nouvelle dans la lutte pour la cause de la liberté. La menace provient maintenant de l’Union Soviétique : « des régimes totalitaires imposés à des peuples libres, moyennant une agression directe ou indirecte, minent les fondements de la paix internationale et donc la sécurité des Etats-Unis »  [16].

In Commager, 1963, vol. II, p. 525.

14La cible est ici précisée avec clarté : il ne s’agit pas d’aller à reculons en ce qui concerne le XXe siècle ; d’un autre côté, cela n’a pas de sens de frapper les socialistes en même temps que les communistes : pour graves qu’aient pu être leurs responsabilités dans le passé, ils sont maintenant, la plupart du temps, les alliés de l’Occident. Une approche semblable à celle qu’a illustrée depuis Wittfogel serait également erronée, et ceci pour deux raisons. La catégorie de « despotisme oriental » pourrait difficilement légitimer l’intervention, des Etats-Unis par exemple, dans la guerre civile qui a éclaté en Chine où, tout de suite après la proclamation de sa doctrine, et justement au nom de la lutte contre le totalitarisme, Truman s’emploie à soutenir Chang Kai Chek  [17].

 D’un autre côté, l’insistance sur les conditions objectives, qui expliqueraient que se soit affirmé le « pouvoir total », rendrait plus difficile et moins agressive la mise en accusation des communistes. C’est pour cela que finit par prévaloir l’approche déductiviste. La guerre froide se configure comme une guerre civile internationale, qui déchire transversalement tous les pays : pour l’Occident, la meilleure manière de l’affronter est de se présenter comme le champion de la lutte contre le nouveau totalitarisme, flétri comme la conséquence nécessaire et inévitable de l’idéologie et du programme communistes.

Voir la polémique de Mao (1975, pp. 457-9) contre le secrétaire…

15Comment placer dans ce contexte l’intervention de Arendt ? Tout de suite après sa publication, Golo Mann soumet à une dure critique Les origines du totalitarisme :« Les deux premières parties de l’ouvrage traitent de la préhistoire de l’Etat total. Mais ici le lecteur ne trouvera pas ce qu’il est habitué à trouver dans des études semblables, c’est-à-dire des recherches sur l’histoire particulière de l’Allemagne, de l’Italie ou de la Russie […]. Au lieu de cela, Hannah Arendt consacre les deux tiers de son travail à l’antisémitisme et à l’impérialisme, et surtout à l’impérialisme de souche anglaise. Je ne réussis pas à la suivre […]. Ce n’est que dans la troisième partie, en vue de laquelle tout a été entrepris, qu’Hannah Arendt semble être vraiment dans le sujet »  [18].Mann, 1951

16Les pages consacrées à l’antisémitisme et à l’impérialisme seraient donc essentiellement hors du sujet ; et pourtant il s’agit d’expliquer la genèse d’un régime comme le régime hitlérien, qui ambitionne ouvertement d’édifier en Europe un grand empire colonial fondé sur la domination d’une race pure, blanche et aryenne, après avoir liquidé une fois pour toutes le bacille juif de la subversion, qui alimentait la révolte des Untermenschen et des races inférieures.

17Et cependant Golo Mann touche à un problème réel. Comment s’harmonisent la dernière partie du livre de H. Arendt, qui vise de manière exclusive l’URSS stalinienne et le Troisième Reich, avec les deux premières qui développent un réquisitoire contre la France (pour l’antisémitisme) et surtout contre l’Angleterre (pour l’impérialisme) ? Cette dernière est le pays qui a joué un rôle central et funeste au cours de la lutte contre la Révolution française : Burke ne s’est pas limité à défendre la noblesse féodale sur le plan interne, mais a étendu « le principe de ces privilèges jusqu’à y inclure le peuple britannique tout entier, élevé au rang d’aristocratie entre les nations ». C’est ici qu’il faut rechercher la genèse du racisme, « l’arme idéologique principale de l’impérialisme »  [19]. On comprend alors que ces idéologies troubles se soient affirmées en particulier dans cette Angleterre obsédée « par les théories héréditaires et par leur équivalent moderne, l’eugénique ». Oui, l’attitude de Disraeli n’est pas différente de celle de Gobineau : nous avons affaire à deux « partisans dévots de la « race »  [20][20]Arendt, 1958, pp. 176 et 183. ; mais seul le premier a réussi à atteindre des positions où il jouit d’un tel pouvoir et d’un tel prestige. De plus, c’est surtout dans les colonies anglaises que, sur les « races assujetties », commence à être théorisé et expérimenté un pouvoir dépourvu des limitations qui sont les siennes dans la métropole capitaliste ; c’est dans le cadre de l’Empire britannique qu’apparaît la tentation des « massacres administratifs » comme instrument de maintien de la domination  [21][21]Arendt, 1958, pp. 131,133-134 et 216.. C’est d’ici qu’il faut partir pour comprendre l’idéologie et la pratique du Troisième Reich. Hannah Arendt trace de Lord Cromer un portrait qui n’est pas dépourvu d’analogie avec celui qu’elle a fait plus tard de Eichmann : la banalité du mal semble trouver une première et plus faible incarnation dans la « bureaucrate impérialiste » britannique qui développe, « avec une froide indifférence, avec un véritable manque d’intérêt pour les peuples administrés », une « philosophie du bureaucrate » et une « nouvelle forme de gouvernement », « une forme plus dangereuse de gouvernement despotique et arbitraire »  [22][22]Arendt, 1958, pp. 211-12 et 213.. Ce réquisitoire est impitoyable, mais il se dissipe comme par enchantement dans la troisième partie des Origines du totalitarisme.

Arendt, 1958, pp. 176 et 160.

18Le fait est que le livre d’H. Arendt est en réalité formé de deux strates différentes, qui renvoient à deux périodes de composition différentes, séparées par une césure faisant époque, celle de la guerre froide. Lorsqu’elle était encore en France, Arendt voyait l’ouvrage qu’elle était en train d’écrire « comme un ouvrage exhaustif sur l’antisémitisme et sur l’impérialisme, et une recherche historique sur ce phénomène historique qu’elle appelait alors “impérialisme racial”, c’est-à-dire sur la forme la plus extrême d’oppression des minorités nationales par la nation dominante d’un Etat souverain »  [23]. A ce moment, bien loin d’être une cible, l’URSS est au besoin un modèle. Elle a le mérite – observe H. Arendt à l’automne 1942 (entre temps elle est arrivée aux Etats-Unis et c’est de là qu’elle suit les développements de l’opération Barberousse déchaînée par Hitler) – d’avoir « tout simplement liquidé l’antisémitisme » dans le cadre d’« une solution juste et très moderne de la question nationale »  [24][24]Arendt, 1989, p. 193.. Un texte d’octobre 1945 est encore plus significatif :

Young-Brühl, 1990, p. 193.

19« Quant à la Russie, ce à quoi tout mouvement politique ou toute nation devrait prêter attention – sa manière, complètement nouvelle et réussie d’affronter et de régler les conflits de nationalité, d’organiserdes populations différentes sur la base de l’égalité nationale – a été négligé tant par les amis que par les ennemis »  [25].Arendt, 1978c, p. 149.

20J’ai eu recours à l’italique pour mettre en évidence le renversement de position qui se produira quelques années plus tard, lorsqu’elle reprochera à Staline la dislocation voulue des organisations existantes, de manière à produire artificiellement cette masse amorphe qui est le présupposé de l’avènement du totalitarisme.

21A en juger par la troisième partie des Origines du totalitarisme, ce qui caractérise le totalitarisme communiste, c’est le sacrifice, inspiré et stimulé par Marx, de la morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire et de ses lois « nécessaires ». H. Arendt s’était exprimée de façon bien différente en janvier 1946 :

22« Dans le pays qui a nommé Disraeli Premier Ministre, le juif Karl Marx écrivit Le Capital, un livre qui dans son zèle fanatique pour la justice, alimenta la tradition juive d’une manière bien plus efficace qu’un concept qui a fait fortune, celui d’“homme élu de la race élue” » [26].Arendt, 1978a, p. 112.

23Ici, en tant que théoricien de la justice, Marx est nettement et positivement opposé à un premier ministre anglais qui émet des théories ensuite héritées et radicalisées par le Troisième Reich.

24Dans le passage des deux premières parties, écrites encore sous l’émotion de la lutte contre le nazisme, à la troisième, qui renvoie à l’éclatement de la guerre froide, la catégorie d’impérialisme (qui réunit en premier lieu la Grande-Bretagne et le Troisième Reich, cette sorte de stade suprême de l’impérialisme) cède la place à la catégorie de totalitarisme (qui réunit l’URSS stalinienne et le Troisième Reich).

25Les espèces du genre impérialisme ne coïncident pas avec les espèces du genre totalitarisme ; l’espèce même qui est apparemment restée inchangée, l’Allemagne, est dans le premier cas mise en cause au moins depuis Guillaume II, et seulement depuis 1933 dans le second. Au moins pour ce qui concerne la cohérence formelle, le dessein initial paraît plus rigoureux lorsque, après avoir éclairé le genre« impérialisme », en étudiant les différences spécifiques du phénomène, il affrontait l’analyse de l’espèce« impérialisme racial ». Mais alors de quelle manière les catégories d’impérialisme et de totalitarisme peuvent-elles s’intriquer en un tout cohérent ? Et quel est le rapport qui les lie toutes les deux à celle d’antisémitisme ? Les réponses que donne H. Arendt à ces interrogations donnent l’impression d’une harmonisation artificielle entre deux strates qui continuent à être difficilement compatibles entre elles.

26Plus qu’un livre, Les origines du totalitarisme sont en réalité deux livres superposés auxquels, malgré les ajustements successifs, l’auteur ne réussit pas à conférer une unité substantielle. En recensant l’ouvrage et tout en s’exprimant avec respect et parfois avec admiration, des historiens et des historiens des idées éminents (Carr et Stuart Hughes) n’ont pas de difficulté à se rendre compte de la disproportion chez l’auteur entre les connaissances réelles et approfondies du Troisième Reich, et les informations approximatives sur l’Union Soviétique ; ils soulignent surtout ce qu’il y a de pénible dans la tentative d’adapter l’analyse de l’Union Soviétique (qui renvoie à l’éclatement de la guerre froide) à l’analyse du Troisième Reich (qui renvoie aux années de la grande coalition contre le fascisme et le nazisme)  [27].

La guerre froide et les adaptations successives de la catégorie de totalitarisme

27Les origines du totalitarisme parlent des camps de concentration, toujours et seulement en relation avec l’URSS et le Troisième Reich. Ce qui frappe surtout, c’est le silence sur une expérience directe qu’a eue H. Arendt de cette institution totale : en commun avec tant d’autres allemands, ayant fui l’Allemagne nazie et devenus suspects après le début de la guerre simplement en tant que citoyens d’un Etat ennemi, elle a été pendant quelque temps internée à Gurs. Les conditions devaient y être plutôt dures : « on avait l’impression – rapporte H. Arendt en 1943 – que nous avions été amenés là “pour crever”  [28] de toute façon », à tel point qu’apparaît chez certains internés la tentation du « suicide » comme « action collective » de protestation  [29][29]Arendt, 1978b, p. 59..

En français dans le texte.

28Au moment où Les origines du totalitarisme voient le jour, le camp de concentration est une institution sinistrement vivante aussi en Yougoslavie, mais ce sont les communistes fidèles à Staline qui y sont détenus. D’une façon plus générale, la dictature n’est certes pas moins lourde dans ce pays balkanique qu’en Europe orientale. Mais, dans le cas de la Yougoslavie, qui, ayant rompu avec l’URSS et s’étant ralliée de fait à l’Occident, on peut constater – observera en 1953 le Secrétaire d’Etat Dulles – « certains aspects de despotisme », mais rien de plus  [30]. C’est un jugement qui est en quelque sorte avalisé par le silence de H. Arendt à ce propos.

In Hofstadter et Hofstadter, 1982, vol. III, p. 431.

29D’autres détails interviennent ensuite pour renforcer le poids de la guerre froide : « Mussolini, qui aimait tant le terme de totalitarisme, ne tenta pas d’instaurer un régime totalitaire au sens plein du terme, et se contenta de la dictature du parti unique ». Sont assimilés à l’Italie fasciste l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar  [31]. De cette manière, on épargne l’accusation de totalitarisme à deux pays qui avaient adhéré à l’OTAN. A ce compte, la lutte entre totalitarisme et anti-totalitarisme coïncide parfaitement avec la lutte entre les deux blocs.

Arendt, 1958, pp. 308-309.

30Si on épargne l’Espagne, le Portugal et même la Yougoslavie, l’accusation de totalitarisme investit ou atteint par contre des pays inattendus :

31« Une forme semblable de gouvernement [totalitaire, DL] semble trouver des conditions favorables dans les pays où le despotisme oriental est de tradition, en Inde ou en Chine, où existe une réserve humaine presque inépuisable, capable d’alimenter une machine totalitaire qui accumule le pouvoir et dévore les individus, et où en outre le sentiment de la superfluité des hommes, typique des masses (et absolument nouveau en Europe, où ce phénomène est associé au chômage généralisé et à l’augmentation démographique des cent cinquante dernières années), a dominé pendant des siècles sans être contrarié, dans le mépris de la vie humaine »  [32].Arendt, 1958, pp. 311.

32Il vaut la peine d’observer que, bien que jouissant d’un régime parlementaire, l’Inde est à ce moment l’alliée de l’URSS !

33Selon H. Arendt, ce qui caractérise le totalitarisme communiste, c’est le sacrifice, inspiré et stimulé par Marx, de la morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire et de ses lois « nécessaires ». On peut lire cet argument, avancé dans Les origines du totalitarisme, dans une interview de Dean Acheson, secrétaire d’Etat américain dans l’administration Truman : l’OTAN est l’expression de la communauté atlantique et occidentale, unie « par des institutions et des sentiments moraux et éthiques communs » et en lutte contre un monde qui est sourd aux raisons de la morale, et qui est même inspiré du « sentiment communiste selon lequel la coercition au moyen de la force constitue la méthode appropriée pour hâter l’inévitable »  [33].

In Hofstadter et Hofstadter, 1982, vol. III, p. 420.

34Et cependant, malgré des concessions idéologiques substantielles au climat de la guerre froide, on continue à sentir quelque chose du projet originel des Origines du totalitarisme, y compris dans la troisième partie du livre. Saute ici aux yeux la distinction entre la dictature révolutionnaire de Lénine et le régime proprement totalitaire de Staline. Rompant avec la politique tsariste d’oppression des minorités nationales, Lénine organise le plus grand nombre possible de nationalités, favorisant l’apparition d’une conscience nationale et culturelle jusque dans les groupes ethniques les plus arriérés, qui réussissent pour la première fois à s’organiser comme entités culturelles et nationales autonomes. Il se passe quelque chose d’analogue pour les autres formes d’organisation sociale et politique : les syndicats, par exemple, conquièrent une autonomie d’organisation inconnue dans la Russie tsariste. Tout cela représente un antidote vis-à-vis du régime totalitaire, qui présuppose un rapport direct et immédiat entre chef charismatique d’un côté, et masse amorphe et atomisée de l’autre. La structure articulée mise sur pied par Lénine est systématiquement démantelée par Staline qui, pour imposer le régime totalitaire auquel il vise, a besoin de désorganiser la masse, de façon qu’elle puisse devenir l’objet du pouvoir charismatique et incontesté du chef infaillible  [34].

Arendt, 1958, pp. 318-319.

35Comment expliquer le passage de Lénine à Staline ? Et pourquoi la société articulée et organisée apparue sur la vague de la révolution ne réussit-elle pas à s’opposer efficacement au travail de désarticulation et de désorganisation qui débouche sur l’instauration du régime totalitaire ? Lisons la réponse : « Sans doute Lénine subit sa plus grande défaite quand, avec l’éclatement de la guerre civile, le pouvoir suprême qu’il avait à l’origine projeté de concentrer dans les Soviets passe définitivement aux mains de la bureaucratie »  [35]. Mais alors le passage au régime totalitaire n’est pas le résultat inévitable d’un péché originel idéologique (la philosophie de l’histoire de Marx), mais en premier lieu le produit de circonstances historiques bien déterminées, et, même de circonstances historiques qui mettent directement en cause la responsabilité des puissances occidentales, des pays de solide tradition libérale, occupées à alimenter par tous les moyens la guerre civile antibolchevik. D’un autre côté, on ne comprend pas bien comment peut encore tenir l’assimilation du bolchevisme et du nazisme, sur laquelle insiste pourtant la troisième partie des Origines du totalitarisme : c’est Lénine et non pas Staline qui a édifié le parti bolchevik. Surtout, la mise en accusation de Marx est peu justifiée. Mais, selon H. Arendt, en conduisant sa politique, Lénine aurait été davantage guidé par son instinct de grand homme d’Etat que par le programme marxiste proprement dit. En réalité, les mesures d’émancipation des minorités nationales avaient été précédées par un débat long et complexe, justement sur la question nationale vue à la lumière du marxisme.

Arendt, 1958, p. 319.

36Le déphasage entre le projet initial et la composition subséquente des Origines du totalitarisme comporte aussi une oscillation de caractère méthodologique. D’un côté H. Arendt penche vers une interprétation déductiviste du phénomène totalitaire, clairement proche de celle des auteurs libéraux plusieurs fois cités : le totalitarisme stalinien est alors vu comme une conséquence logique et inévitable de la théorie marxiste. D’un autre côté, H. Arendt se voit contrainte de renvoyer aux conditions historiques particulières qui expliquent l’installation du régime totalitaire stalinien : guerre civile, agression internationale des puissances de l’Entente (mais l’auteur passe sur ce point), décomposition des structures d’organisation, etc. La distinction entre léninisme et stalinisme, entre la dictature révolutionnaire et le régime totalitaire qui lui succède, interrompt cette ligne de continuité solide et de caractère seulement idéologique, de Marx au totalitarisme, instituée par Hayek et Talmon.

37Ce n’est pas un hasard si cette distinction est une des cibles de la polémique de Golo Mann. L’autre, encore plus pertinente, est constituée par les deux première parties des Origines du totalitarisme dans leur ensemble. Au delà des réserves exprimées dans la recension, il rapporte une conversation qu’il a eue avec Jaspers et qui est très éloquente. C’est une invitation à prendre ses distances par rapport aux positions hérétiques exprimées par la disciple :

38« “Croyez-vous que l’impérialisme anglais, et en particulier Lord Cromer en Egypte, ait quelque chose à voir avec l’Etat totalitaire ? Ou l’antisémitisme français, l’affaire Dreyfus ?”. “Elle écrit cela ?”. “Mais oui. Elle lui consacre trois chapitres”. En se fiant aveuglément à l’amie aimée, il avait conseillé la lecture du livre qu’il avait seulement parcouru »  [36].Mann, 1991, pp. 232-233.

39Golo Mann a raison. En termes de totalitarisme, Jaspers est décidément plus orthodoxe qu’H. Arendt. Cette dernière finit d’ailleurs par être influencée par les critiques qui lui sont adressées, comme il ressort en particulier de l’essai Sur la révolution. Ici, Marx est l’auteur de la « doctrine politiquement la plus nuisible de l’ère moderne, à savoir que la vie est le bien suprême et que le processus vital de la société est le centre même de tout effort humain ». Le résultat est catastrophique :

40« Ce tournant conduisit Marx à une véritable capitulation de la liberté devant la nécessité. Il fit ce que son maître en révolution, Robespierre, avait déjà fait avant lui et ce que son plus grand disciple, Lénine, devait faire après lui dans la révolution la plus grandiose et la plus terrible que ses enseignements aient jusqu’ici inspirée »  [37].Arendt, 1963, pp. 58-59.

41Non seulement il n’y a plus maintenant chez Marx le « zèle fanatique pour la justice » dont parle H. Arendt en 1946, et dont les traces s’étaient déjà largement perdues cinq années auparavant. L’élément le plus remarquable de nouveauté est différent : le parcours qui va de Marx au totalitarisme en passant par Lénine est maintenant lisse et sans obstacles. Derrière Marx agit la Révolution française, et celle-ci est même entièrement impliquée dans le jugement de condamnation, avec un nouveau tournant par rapport aux Origines du totalitarisme.

42L’alignement sur l’approche déductiviste de Talmon et Hayek est maintenant clair, et le triomphe de Golo Mann est clair également. Au delà des concessions que lui fait H. Arendt, a prévalu de nos jours une lecture des Origines du totalitarisme qui semble tenir compte des préoccupations idéologiques qu’il a exprimées. En effet, qui aujourd’hui, dans le cadre du débat sur le totalitarisme, se souvient encore de Lord Cromer et de sa « nouvelle forme de gouvernement », encore « plus dangereuse que le despotisme » ? Et qui fait allusion aux « massacres administratifs », dont la tentation accompagne comme une ombre l’histoire de l’impérialisme ? Qui fait encore intervenir la catégorie d’impérialisme ? Des deux sections dont est formé le livre d’H. Arendt, c’est la moins valide qui est utilisée et interrogée, celle où se manifeste le plus ouvertement le poids des préoccupations idéologiques et politiques immédiates. Dans sa recension des Origines du totalitarisme, Golo Mann synthétise ainsi le sens de ses critiques : « Tout cela est trop subtil, trop intelligent, trop artificiel […] En bref, nous aurions préféré dans l’ensemble un ton plus robuste, plus positif »  [38]. En effet, la théorie du totalitarisme est ensuite devenue moins « subtile » et plus « robuste » et « positive ». Elle s’est entièrement adaptée aux exigences de la guerre froide. Issu de l’organicisme et de l’holisme de droite ou de gauche, et déductible en quelque sorte a priori de cette source idéologique empoisonnée, le totalitarisme, dans ses deux configurations différentes, explique toute l’horreur du XXe siècle. Telle est la vulgate aujourd’hui dominante.

Mann, 1951.

Théorie du totalitarisme et sélection de l’horreur au XXe siècle

43C’est une vulgate qui n’essaie pas de s’interroger sur quelques-unes des catastrophes centrales d’un siècle qu’elle prétend pourtant expliquer. Remontons dans le temps, à partir de la révolution d’Octobre, qui constituerait le point de départ du phénomène totalitaire. Comment faut-il lire alors la Première Guerre mondiale, avec sa suite de mobilisation totale, d’enrégimentement total, d’exécutions et de décimations à l’intérieur même de son propre camp, de punitions collectives impitoyables, qui comportent, par exemple, la déportation et l’extermination des Arméniens ? Et dans quel contexte, antérieurement, placer les guerres balkaniques, avec les massacres qui les caractérisent ? Et en remontant toujours dans le temps, comment faut-il lire la tragédie des Herreros, considérés comme inaptes à former une main-d’œuvre servile et donc, au début du siècle, condamnés par un ordre explicite à l’anéantissement ?

44Maintenant, au lieu de remonter le temps, suivons son cours à partir de la Première Guerre mondiale et de la révolution d’Octobre. Un peu plus de deux décennies après, le camp de concentration fait son apparition aux Etats-Unis, où, par exécution d’un ordre de Franklin Delano Roosevelt, tous les citoyens américains d’origine japonaise sont enfermés dans des camps de concentration, y compris les femmes et les enfants.

45Au même moment, en Asie, la guerre conduite par l’Empire du Soleil Levant prend des formes particulièrement répugnantes. Après la prise de Nankin, le massacre devient une sorte de discipline sportive et, en même temps, de divertissement : c’est à qui réussira à être le plus rapide et le plus efficace pour décapiter les prisonniers. La déshumanisation de l’ennemi atteint un degré assez rare, avec peut-être des caractères d’« unicité » : au lieu d’utiliser des animaux, on fait des expériences de vivisection sur les chinois, qui constituent par ailleurs la cible vivante des soldats japonais s’exerçant à monter à l’assaut à la baïonnette. La déshumanisation touche aussi en plein les femmes qui, dans les pays envahis par le Japon, sont soumises à un esclavage sexuel brutal : ce sont les comfort women, contraintes à « travailler » à des rythmes infernaux pour soulager l’armée d’occupation des fatigues de la guerre, et souvent éliminées, une fois qu’elles sont devenues inutiles du fait de l’usure ou des maladies contractées  [39].

Cf. Chang, 1997 ; Katsuichi, 1999 ; Hicks, 1995.

46La guerre en Extrême-Orient, qui voit le Japon s’acharner sur les prisonniers anglais et américains, et même avoir recours contre la Chine aux armes bactériologiques, se termine par le bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki, contre un pays pourtant aux abois et prêt à se rendre : c’est la raison pour laquelle des érudits américains ont comparé l’anéantissement de la population civile des deux villes japonaises désormais sans défense au judéocide consommé par le Troisième Reich en Europe.

47Il n’y a pas trace de tout cela dans le livre d’H. Arendt. Le Japon apparaît à peine dans l’index analytique : il n’y a qu’une vague allusion à la guerre en Asie pour dénoncer le totalitarisme de la Chine, et pas seulement du parti communiste, mais d’un peuple entier derrière lequel agit, comme nous l’avons vu, le « despotisme oriental ». Au-delà du poids de la guerre froide – entre temps, le Japon est entré dans le dispositif anti-totalitaire –, apparaissent ici toutes les limites de la catégorie de totalitarisme.

48Celle-ci ne réussit pas à expliquer correctement les tragédies dont elle s’occupe spécifiquement. Avant la « solution finale », deux étapes la précèdent immédiatement. Au cours de la Première Guerre mondiale, c’est la Russie tsariste (pays allié de l’Entente) qui organise dans les zones frontières la déportation de masse des Juifs, suspects de manquer de loyauté vis-à-vis d’un régime qui les opprime. Après l’écroulement du tsarisme et l’éclatement de la guerre civile, ce sont les troupes blanches (appuyées par l’Entente) qui déchaînent la chasse au Juif, flétri comme l’inspirateur occulte de la révolution « judéo-bolchevik » : il en découle des massacres qui – soulignent les historiens – semblent justement anticiper la « solution finale »  [40].

Un déductivisme arbitraire et non concluant

49Si les refoulements de la théorie du totalitarisme aujourd’hui dominante sont criants, l’approche déductiviste sur laquelle elle s’appuie est insoutenable. Dans le communisme rêvé par Marx, l’Etat, la nation, la religion, les classes sociales, tous les éléments constitutifs d’une identité méta-individuelle s’évanouissent : cela n’a aucun sens de parler d’organicisme et de faire sortir de ce prétendu péché originel l’anéantissement de l’individu dans le cadre du système totalitaire. Pour ce qui concerne le sacrifice de la morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire, ce motif est réfuté à l’avance, ou rendu très problématique, par la Arendt de janvier 1946, qui dépeint Marx comme une sorte de prophète juif assoiffé de justice.

50L’approche déductiviste se révèle aussi arbitraire et non concluante par rapport au Troisième Reich. Déployons l’arbre généalogique du nazisme, tel qu’il est communément reconstruit par les historiens les plus autorisés. La rencontre avec Chamberlain est obligée : selon Nolte, c’est un « bon libéral » qui « lève le drapeau de la liberté individuelle »  [41]. En effet, nous avons affaire à un auteur pour qui le germanisme (synonyme, en dernière analyse, d’Occident) est caractérisé par le refus absolu de l’« absolutisme monarchique » et de toute vision du monde qui sacrifie le « singulier » sur l’autel de la collectivité. Ce n’est pas un hasard si c’est Locke qui « réélabore la nouvelle vision du monde germanique » ; et, si nous voulons trouver des précédents, il faut les rechercher chez Ockam et encore avant chez Duns Scot, pour qui « l’individu » constitue « la seule réalité ».

Nolte, 1978, p. 398.

51Une reconstruction historique des « origines culturelles du Troisième Reich » ne peut ignorer non plus Gobineau : l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines célèbre les « traditions libérales des Aryens », qui résistent depuis longtemps à cette « monstruosité cananéenne » qu’est l’idée de « patrie ». Si nous insérons ensuite Langbehn dans ce contexte, comme le suggère entre autres Mosse  [42], nous voyons que la profession de foi individualiste est encore plus nette, jusqu’à la célébration de l’« esprit saint de l’individualisme », du « principe allemand de l’individualisme », cette « stimulante force fondamentale et originaire de tout germanisme ». Les pays montrés en exemple sont le plus souvent les pays classiques de la tradition libérale. Si Gobineau dédicace son livre à « Sa Majesté Georges V », Langbehn célèbre le peuple anglais comme « le plus aristocratique de tous les peuples » et « le plus individualiste de tous les peuples », tout comme Le Bon (un auteur assez cher à Goebbels) oppose constamment et positivement le monde anglo-saxon au reste de la planète  [43][43]Pour l’analyse de Gobineau, Langbehn, Chamberlain et Le Bon, je….

Mosse, 1968, passim.

52Mais pourquoi aller chercher si loin ? Ouvrons Mein Kampf. Hitler polémique durement contre une conception du monde qui, en prétendant attribuer à l’Etat une « force créatrice et productive de culture », méconnaît non seulement la valeur de la race, mais se rend aussi coupable de « sous-évaluation de la personne », et même de la « personne unique »  [44]. La « civilisation de l’humanité » repose en premier lieu « sur le génie et l’énergie de la personnalité »  [45][45]Hitler, 1939, p. 379. ; il ne faut donc pas perdre de vue « l’homme singulier », l’« être singulier » (Einzelwesen) dans sa particularité irréductible  [46][46]Hitler, 1939, p. 421., les « hommes singuliers » dans leurs « différenciations multiples et très subtiles »  [47][47]Hitler, 1939, p. 492.. Hitler aspire à se présenter comme le défenseur authentique et cohérent de la valeur de la « personnalité », du « sujet », de la « force créatrice et de la capacité de la personne singulière, de la signification supérieure de la personnalité », du « principe de personnalité » contre le « principe démocratique de la masse », qui trouve d’ailleurs dans le marxisme son expression la plus conséquente et la plus répugnante  [48][48]Hitler, 1939, pp. 493-98, passim.. Si le marxisme nie « la valeur de la personne », le mouvement nazi « doit promouvoir par tous les moyens le respect de la personne, il ne doit jamais oublier que la valeur de tout ce qui est humain réside dans la valeur personnelle, et que toute action est le produit de la force créatrice d’un homme singulier »  [49][49]Hitler, 1939, pp. 69 et 387..

Hitler, 1939, pp. 419-20.

53Naturellement, il est facile de lire aussi dans le nazisme des appels à l’unité collective dans la lutte contre l’ennemi : mais il s’agit là d’un motif auquel a recours, pour des raisons évidentes et avec des modalités parfois différentes, l’idéologie de la guerre propre aux pays engagés dans la Seconde guerre de Trente ans. Certes, il faudrait explorer à travers quels processus la célébration de l’« individu », de la « personnalité » et du « singulier » se transforme, de manière consciente ou sub-reptice, en célébration de la culture ou du peuple qui sont réellement en état de saisir ces valeurs, avec la hiérarchisation des peuples qui s’en suit, et la condamnation des « races » considérées comme intrinsèquement et irrémédiablement collectivistes  [50]. Mais c’est une dialectique qui se manifeste aussi dans le cadre de la tradition libérale, et qui ne peut de toute façon être décrite au moyen de la catégorie d’organicisme ou d’holisme.

Cf. Losurdo, 2002, chap. 33 §2.

54Dans la meilleure des hypothèses, vouloir expliquer le totalitarisme par l’organicisme ou par le sacrifice de la morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire revient à expliquer la vertu soporifique de l’opium en renvoyant à sa vis dormitiva.

Totalitarisme et parti unique

55Mais faisons maintenant abstraction des origines culturelles du totalitarisme et concentrons-nous sur ses caractéristiques. Elle seraient déterminées « par une idéologie [d’Etat], par un parti unique, généralement dirigé par un seul individu, par une conduite terroriste, par le monopole des moyens de communication, par le monopole de la violence et par une économie directement gouvernée par un pouvoir central »  [51]. Des deux dernières caractéristiques – admettent les auteurs de cette définition – la première renvoie peut-être à la nature de l’Etat en tant que tel, et la seconde peut être relevée même en Grande-Bretagne, à ce moment (1956) profondément marquée par les nationalisations et les réformes sociales travaillistes. Il convient alors de se concentrer sur d’autres caractéristiques. Le monopole des moyens d’information ren-voie-t-il de manière exclusive à la « dictature totalitaire » ? Comme on devrait le savoir, au cours de la Première Guerre mondiale, Wilson crée un Comité pour l’Information Publique qui fournit chaque semaine à la presse 22 000 colonnes de nouvelles traitant de tout ce qui est considéré comme susceptible de favoriser l’ennemi. Ou bien serait-ce la « conduite terroriste » qui définirait de manière particulière le totalitarisme ? On a l’impression que les deux auteurs cités ignorent l’histoire du pays où ils sont arrivés et où ils vivent. D’après l’Espionage Act du 16 mai 1918, on peut être condamné à jusqu’à vingt ans de prison pour s’être exprimé « de manière déloyale, irrévérente, vulgaire ou abusive sur la forme de gouvernement des Etats-Unis, ou sur la Constitution des Etats-Unis, ou sur les forces militaires ou navales des Etats-Unis, ou sur le drapeau […] ou sur l’uniforme de l’armée ou de la marine des Etats-Unis ». Ce sont des historiens éminents des Etats-Unis qui soulignent que les mesures adoptées au cours du premier conflit mondial visent « à supprimer jusqu’aux traces les plus minimes d’opposition ». Et à la violence d’en haut se mêle la violence d’en bas, tolérée et encouragée par les autorités, qui s’exprime dans une chasse impitoyable contre quiconque est susceptible d’une faible ferveur patriotique  [52][52]Cf. Losurdo, 1993, chap. 5, § 4..

Friedrich-Brzezinski, 1956, p. 9.

56Pour ce qui concerne ensuite le « parti unique, généralement dirigé par un seul individu », nous assistons ici au rapprochement et à la confusion de deux problèmes assez différents. Sur le rôle du leader, une comparaison peut être intéressante. Alors qu’en 1950 éclate la guerre de Corée, si Truman n’a aucune difficulté à décider l’intervention sans prendre l’avis du Congrès  [53], Mao est au contraire contraint d’affronter et de vaincre la forte opposition qu’il rencontre au sein du Bureau Politique, et qui le met même au début en minorité  [54][54]Chen, 1994, pp. 181-6.. Il reste convenu que, à la différence des Etats-Unis, le parti unique est en vigueur en Chine et que cette caractéristique est commune aux régimes totalitaires. Avec le monopole de l’action politique, il s’agit en plus d’un parti-armée et en même temps, surtout dans le cas des communistes, un parti-Eglise. Est-ce la confirmation de la théorie du totalitarisme ?

Chace, 1998, p. 288.

57Au contraire, si cette théorie vise exclusivement communisme et nazisme, elle est déjà réfutée par Hayek, qui fait justement intervenir aussi dans la comparaison les partis socialistes. En effet, en blâmant l’incapacité de la presse bourgeoise à influencer « les larges masses », et en déclarant qu’il faut savoir apprendre des campagnes d’agitation lancées par le « marxisme », Hitler fait référence en premier lieu à la presse « social-démocrate » et aux « agitateurs » (orateurs et journalistes) de la social-démocratie  [55].

Hitler, 1939, pp. 528-9.

58Mais Hayek à son tour a tort de s’arrêter à l’observation empirique, sans même s’interroger sur les raisons du phénomène (le parti-armée et le parti-Eglise) qu’il constate et qu’il blâme. Les partis socialistes aspirent à briser le monopole bourgeois des moyens d’information, ce qui les amène à promouvoir la publication de journaux du parti, l’organisation d’écoles pour la formation des cadres, etc. C’est un problème qui ne se pose pas pour la bourgeoisie : elle peut compter sur le contrôle de l’appareil scolaire et de la grande presse d’information, ainsi que sur le soutien qu’ils reçoivent, de manière directe ou indirecte, des Eglises et d’autres associations et rouages de la société civile. La législation antisocialiste adoptée à l’initiative de Bismarck impose au parti la nécessité de s’adapter aux conditions de l’illégalité, et fait aussi apparaître l’aspiration à briser le monopole bourgeois de la violence. C’est une dialectique qui s’est déjà développée au cours de la Révolution française. La bourgeoisie s’efforce de maintenir son monopole de la violence en imposant des clauses censitaires, même pour l’enrôlement dans la Garde nationale ; ce qui entraîne que, dans le camp opposé, s’organisent des partis qui sont aussi des organisations de lutte.

59Cette dialectique atteint son comble dans la Russie tsariste. En développant la théorie du parti, Lénine se souvient du modèle constitué par la social-démocratie allemande, dont la structure centralisée est même ultérieurement renforcée, de manière à pouvoir affronter le défi représenté par l’autocratie tsariste et par un régime policier particulièrement omniprésent et sans scrupules. On comprend alors que le parti bolchevik se révèle plus qu’aucun autre à la hauteur de l’état d’exception permanent qui, à partir de la Première Guerre mondiale, caractérise la Russie et l’Europe. Il devient ainsi un modèle non seulement pour les communistes, mais aussi pour leurs adversaires. Boukharine observe au XIIème congrès du PCR (b) en avril 1923 :

60« Les fascistes, plus qu’aucun autre parti, ont fait leur et mettent en pratique l’expérience de la révolution russe. Si nous les considérons d’un point de vue formel, c’est-à-dire du point de vue de la technique de leurs procédés politiques, c’est une application parfaite de la tactique bolchevik et spécifiquement du bolchevisme russe : dans le sens d’une rapide concentration des forces et d’une action énergique par une organisation militaire soudée et compacte »  [56].In Strada-Koulesov, 1998, p. 53.

61La contiguïté, qui chez Hayek est synonyme de proximité idéologique et politique, est ici synonyme d’antagonisme. A la tentative des partis ouvriers de briser le monopole bourgeois de la violence, la bourgeoisie répond en brisant le monopole socialiste et communiste des partis de lutte : voilà la lecture de Boukharine.

62Par ailleurs, la suite temporelle fixée par Hayek est schématique et approximative. Dans des situations différentes, ce sont les socialistes qui doivent apprendre de leurs antagonistes. En Italie, tandis que les organisation syndicales et politiques des classes populaires sont systématiquement détruites par l’assaut fasciste (nous sommes à la veille de la marche sur Rome, c’est-à-dire du coup d’Etat monarcho-mussolinien), Guido Picelli (alors socialiste), tentant d’organiser une défense, sent la nécessité de rompre avec la tradition légaliste :

63« Aujourd’hui au contraire, des méthodes nouvelles sont nécessaires. Face à la force armée, il faut la force armée. D’où la nécessité de la formation en Italie “de l’armée rouge du prolétariat”. Malheureusement les faits ont assez démontré, et nous étions quelques-uns à l’avoir soutenu dès le début, que le fascisme se place sur le terrain de la violence, sur lequel il nous a le premier entraînés. La résignation chrétienne conseillée par les maîtres de la méthode réformiste a donné de l’assurance à l’ennemi et conduit nos organisations à la ruine […] Le prolétariat a besoin d’un nouvel organe de défense et de combat : “son armée”. Nos forces doivent être encadrées et disciplinées volontairement. L’ouvrier doit se transformer en soldat, en soldat prolétaire, mais “soldat” […] La bourgeoisie, pour nous attaquer, n’a pas créé un parti, ce qui aurait été insuffisant, mais un organisme armé, son armée : le fascisme. Nous devons en faire autant »  [57].In Del Carria, 1970, vol. II, p. 224.

64Mais surtout, c’est le point de départ indiqué par Hayek qui est arbitraire. On peut remonter tranquillement dans le temps à partir du point de départ qu’il indique (la formation des partis socialistes). Encore une fois, nous sommes en présence d’une dialectique qui se manifeste déjà au cours de la Révolution française : si les sections populaires jacobines sont la riposte au monopole bourgeois et propriétaire de la Garde Nationale, la jeunesse dorée est la réplique bourgeoise et propriétaire au monopole populaire du parti organisé pour la lutte. De ce combat, la classe dominante, qui professe le libéralisme, n’est absente qu’en apparence : les organisations proto-fascistes qui se constituent en France au début du XXe siècle fonctionnent comme « police auxiliaire » du pouvoir et de la classe dominante  [58].

Nolte, 1978, pp. 119 et 146-48.

65Une dialectique analogue se développe aussi en ce qui concerne le syndicat. Evidemment les capitalistes – comme le note déjà Adam Smith – n’en ont pas besoin  [59]; et pourtant, après les syndicats inspirés par le marxisme ou par les mouvements d’opposition plus ou moins radicale, apparaissent des syndicats inspirés par l’Eglise, puis plus tard d’autres encore, inspirés par les mouvements fasciste et nazi ; enfin voient même le jour les « syndicats » du capital.

Smith, 1981, p. 67 (Livre I, chap. VIII).

66

En rapprochant et en assimilant deux « faits » (l’appui sur le parti-armée et sur le parti-Eglise, de la part des socialistes et des communistes d’un côté, des fascistes et des nazis de l’autre), la lecture de Hayek se montre affectée de superstition positiviste. Mais c’est sur cette superstition que se fonde, en dernière analyse, la théorie courante du totalitarisme. Avec une logique semblable à celle de Hayek, on pourrait rapprocher Roosevelt et Hitler : le « fait » est incontestable qu’ils ont tous les deux recours aux chars, aux avions et aux navires de guerre !

67Par ailleurs, en forgeant ses instruments de lutte, Hitler ne se limite pas à observer les partis socialistes et communistes. Flétrissant l’incapacité des partis bourgeois traditionnels à influencer les classes populaires, exposées presque désarmées à l’influence et à l’agitation subversives, l’auteur de Mein Kampfse propose d’apprendre non seulement de la social-démocratie, mais aussi de l’Eglise catholique, dont il apprécie, malgré tout, la prise qu’elle a sur de larges masses, et la capacité connexe de recruter des cadres, y compris dans les couches les plus modestes  [60]. C’est un ordre religieux surtout qui suscite l’admiration du Führer : « C’est avec Himmler que la SS devint cette troupe extraordinaire, dévouée à une idée, fidèle jusqu’à la mort. Je vois en Himmler notre Ignace de Loyola »  [61][61]Hitler, 1952, vol. I, p. 164.. Déjà indiqué et célébré par Maistre comme la seule organisation capable de tenir tête à la maçonnerie révolutionnaire  [62][62]Maistre, 1984, p. 205., pris ensuite comme modèle par Rhodes pour la réalisation de son idée impérialiste de « domination basée sur le secret » – c’est H. Arendt qui le note  [63][63]Arendt, 1958, p. 214. –, l’ordre des jésuites est finalement vu comme l’organisation de cadres capables, disciplinés et dévoués à la cause, dont Hitler a besoin pour la guerre civile contre-révolutionnaire du XXe siècle. Devons-nous alors rapprocher et assimiler loges maçonniques, Société de Jésus et Schutz Staffeln  [64][64]Les S.S. (NdT). ?

Etat racial et eugénique : les Etats-Unis et le Troisième Reich

68Ce serait une définition assez pauvre du Troisième Reich que celle qui se limiterait à mettre en évidence son caractère totalitaire, en renvoyant en particulier au phénomène de la dictature du parti unique. En tant que leaders d’une dictature à parti unique, il n’y a pas de difficulté à rapprocher Hitler et Staline, Mao, Deng, Ho Chi Minh, Nasser, Ataturk, Tito, Franco, etc., mais cet exercice scolastique est bien en deçà d’une analyse historique concrète. Si même on se préoccupe de faire la distinction entre l’« autoritaire » Mussolini, dont le pouvoir est limité par la présence du Vatican et de l’Eglise, et les « totalitaires » Staline et Hitler, on n’est guère plus avancé. Dans ce cas, plus qu’à un cheminement réel, nous assistons à un glissement : on est passé sans avertissement de l’idéologie à un niveau entièrement différent, à des réalités et des données de fait qui sont indépendantes et qui préexistent aux choix idéologiques et politiques du fascisme.

69Pour ce qui concerne le Troisième Reich, il est bien difficile de dire quelque chose de déterminé et de concret sur celui-ci sans faire référence à ses programmes raciaux et eugénistes. Et ceux-ci nous conduisent dans une direction bien différente de celle que suggère la catégorie de totalitarisme. Tout de suite après la conquête du pouvoir, Hitler se préoccupe de distinguer nettement, même sur le plan juridique, la position des Aryens par rapport à celle des Juifs ainsi que des quelques métis qui vivent en Allemagne (à la fin de la Première Guerre mondiale, des troupes de couleur incorporées dans l’armée française avaient participé à l’occupation du pays). La construction d’un Etat racial est donc un élément central du programme nazi. Mais quels étaient à ce moment les modèles possibles d’Etat racial ? Plus encore qu’à l’Afrique du Sud, la pensée va en premier lieu vers le Sud des Etats-Unis. Et d’un autre côté, de manière explicite, en 1937 encore, Rosenberg se réclame clairement de l’Afrique du Sud : il est bien que demeure solidement « dans les mains nordiques » et blanches (grâce à des « lois » opportunes aux dépens non seulement des « Indiens », mais des « Noirs, mulâtres et Juifs »), et que se constitue un « solide bastion » contre le péril représenté par le « réveil noir ». Mais le point de référence principal est constitué par les Etats-Unis, ce « splendide pays du futur » qui a eu le mérite de formuler l’heureuse « idée nouvelle d’un Etat racial », idée qu’il s’agit maintenant de mettre en pratique, « avec une force juvénile », par l’expulsion et la déportation « des nègres et des jaunes »  [65]. Il suffit de jeter un coup d’œil à la législation de Nuremberg pour se rendre compte des analogies avec la situation au delà de l’Atlantique : en Allemagne, évidemment, ce sont en premier lieu les Allemands d’origine juive qui occupent la place des Afro-Amé-ricains. « La question noire – écrit Rosenberg en 1937 – est, aux Etats-Unis, au centre de toutes les questions décisives » ; et une fois que le principe absurde de l’égalité a été annulé pour les Noirs, on ne voit pas pourquoi on ne devrait pas en tirer « les conséquences nécessaires aussi pour les Jaunes et les Juifs »  [66][66]Rosenberg, 1937, pp. 668-9.. Même en ce qui concerne le projet qui lui est cher de construction d’un empire continental allemand, Hitler a bien présent à l’esprit le modèle des USA, dont il célèbre « la force intérieure inouïe »  [67][67]Hitler, 1939, pp. 153-4. : l’Allemagne est appelée à suivre cet exemple, par une expansion en Europe orientale comme dans une sorte de Far West, et en traitant les « indigènes » à la manière des Peaux-Rouges  [68][68]Cf. Losurdo, 1996, chap. V, 6..

Rosenberg, 1937, pp. 666 et 673.

70Nous arrivons aux mêmes conclusions si nous considérons l’eugénique. La dette contractée par le Troisième Reich à l’égard des Etats-Unis est désormais connue : la nouvelle science inventée dans la seconde moitié du XIXe siècle par Francis Galton (un cousin de Darwin) connaît un grand succès. Bien avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, à la veille de la Première Guerre mondiale, paraît à Monaco un livre qui, déjà dans son titre, désigne les Etats-Unis comme un modèle d’« hygiène raciale ». L’auteur, vice-consul de l’Empire austrohongrois à Chicago, célèbre les Etats-Unis pour la « lucidité » et la « pure raison pratique » dont ils font preuve en affrontant, avec l’énergie voulue, un problème aussi important et pourtant si fréquemment refoulé : violer les lois qui prohibent les rapports sexuels et matrimoniaux mixtes peut comporter jusqu’à dix ans de réclusion, auxquels peuvent être condamnés non seulement les protagonistes mais aussi leurs complices  [69]. Après la conquête du pouvoir par les nazis, les idéologues et les « spécialistes » de la race continuent encore à affirmer : « L’Allemagne aussi a beaucoup à apprendre des mesures nord-américaines : ils connaissent leur affaire »  [70][70]Günther, 1934, p. 465.. Et il faut ajouter que nous ne sommes pas en présence d’un rapport à sens unique. Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ce sont les partisans les plus radicaux du mouvement eugéniste américain qui « considèrent le Troisième Reich comme un modèle, où ils se rendent à plusieurs reprises en voyages d’étude et en pèlerinage idéologique »  [71][71]Cf. Kühl, 1994, pp. 53-63..

Hoffmann, 1913, pp. IX et 67-8.

71Une question s’impose : pourquoi le recours à la dictature du parti unique devrait-il être plus pertinent que l’idéologie et la pratique raciale et eugénique pour définir le régime nazi ? C’est justement de ce thème que proviennent les catégories centrales et les termes-clés du discours nazi. Nous l’avons vu pour Rassenhygiene, qui est au fond la traduction allemande d’eugenics, la nouvelle science inventée en Angleterre et qui a triomphé au delà de l’Atlantique. Mais il y a des exemples encore plus frappants. Rosenberg exprime son admiration pour l’auteur américain Lothrop Stoddard, à qui revient le mérite d’avoir forgé le premier le terme d’Untermensch, qui figure déjà en 1925 comme sous-titre de la traduction allemande du livre, paru à New York trois ans auparavant  [72]. En ce qui concerne la signification du terme qu’il a forgé, Stoddard indique qu’il sert à désigner la masse de « sauvages et demi-sauvages », à l’extérieur ou à l’intérieur de la métropole capitaliste, qui sont de toute façon « incapables de civilisation, et ennemis incorrigibles de celle-ci », et avec lesquels il faut procéder à un règlement de comptes  [73][73]Stoddard, 1925a, pp. 23-24.. Aux Etats-Unis comme dans le monde entier, il est nécessaire de défendre la « suprématie blanche » contre « la marée montante des peuples de couleur » : le bolchevisme les excite, « ce renégat, ce traître à l’intérieur de notre camp », qui par sa propagande insidieuse atteint, non seulement les colonies, mais « les régions noires des Etats-Unis elles-mêmes »  [74][74]Stoddard, 1925b, p. 194.. On comprend bien la fortune extraordinaire de ces thèses. Avant même Rosenberg, deux présidents des Etats-Unis (Harding et Hoover) en font l’éloge, et l’auteur américain est ensuite reçu avec tous les honneurs à Berlin, où il rencontre non seulement les représentants les plus illustres de l’eugénique nazie, mais aussi les plus hauts hiérarques du régime, y compris Adolphe Hitler  [75][75]Sur tout cela, voir Kühl, 1994, p. 61 ; le jugement flatteur du…, désormais lancé dans sa campagne de décimation et d’assujettissement des Untermenschen.

Rosenberg, 1937, p. 214.

72Il convient de fixer encore notre attention sur un autre terme. Nous avons vu Hitler considérer l’expansion blanche au Far West comme un modèle. Tout de suite après l’avoir envahie, Hitler procède au démembrement de la Pologne : une partie en est immédiatement incorporée au Grand Reich (et les polonais en sont expulsés) ; le reste constitue le « Gouvernement général », dans le cadre duquel – déclare le gouverneur général Hans Frank – les Polonais vivent comme dans « une sorte de réserve » (ils sont « soumis à la juridiction allemande » sans être « citoyens allemands »)  [76]. Le modèle américain est ici suivi d’une manière toute scolastique.

Ruge-Schumann, 1977, p. 36.

73Au moins dans sa phase initiale, le Troisième Reich se propose d’instituer aussi une Judenreservat, une « réserve pour les Juifs », ressemblant encore une fois à celles où sont enfermés les Peaux-Rouges. Y compris pour ce qui concerne l’expression « solution finale », nous la voyons apparaître aux Etats-Unis avant même qu’en Allemagne, mais elle se réfère à la « question noire » plutôt qu’à la « question juive »  [77].

Cf. Losurdo, 1998, pp. 8-10.

74De même qu’il n’est pas étonnant que le « totalitarisme » ait trouvé son expression la plus concentrée dans les pays qui sont au centre de la Seconde guerre de Trente ans, il n’est pas étonnant non plus que la tentative nazie de construire un Etat racial ait trouvé des motifs d’inspiration, des catégories et des mots clés dans l’expérience historique la plus riche qu’elle avait sous les yeux, celle qu’avaient accumulée les Blancs américains dans leur rapport avec les Peaux-Rouges et les Noirs. Evidemment, il ne faut pas perdre de vue toutes les autres différences, à propos du gouvernement de la loi, de la limitation du pouvoir d’Etat (pour ce qui concerne la communauté blanche), etc. Il reste le fait que le Troisième Reich se présente comme la tentative, mise en avant dans les conditions de la guerre totale et de la guerre civile internationale, de réaliser un régime de white supremacy à l’échelle planétaire et sous hégémonie allemande, en ayant recours à des mesures eugéniques, politico-sociales et militaires.

75L’idée de Herrenvolk constitue le cœur du nazisme. Elle renvoie à la théorie et à la pratique raciale du sud des Etats-Unis et, plus généralement, à la tradition coloniale de l’Occident. Cette idée est la cible principale de la révolution d’Octobre et ce n’est pas un hasard si celle-ci appelle les « esclaves des colonies » à briser leurs chaînes. La théorie reçue du totalitarisme concentre exclusivement l’attention sur les méthodes semblables attribuées aux deux antagonistes, en les faisant de plus dériver de manière univoque d’une prétendue affinité idéologique, sans aucune référence à la situation objective et au contexte géopolitique.

Pour une redéfinition de la catégorie de totalitarisme

76Le tort fondamental de la catégorie de totalitarisme est de transformer une définition empirique, relative à certaines caractéristiques déterminées, en une déduction logique de caractère général. Il n’y a pas de difficulté à constater les analogies entre l’URRS stalinienne et l’Allemagne nazie ; à partir de celles-ci, il est possible de construire une catégorie générale (le totalitarisme) et de souligner la présence dans les deux pays du phénomène ainsi défini ; mais transformer cette catégorie en clé explicative des processus politiques qui ont eu lieu dans les deux pays constitue un saut effrayant. Son caractère arbitraire devrait être évident, et ceci pour deux raisons fondamentales. Nous avons déjà vu la première : de manière subreptice, les analogies réelles entre l’URSS et le Troisième Reich sont considérées comme étant décisives, tandis que sont ignorées et refoulées les analogies qui, au plan de la politique eugénique et raciale, permettraient d’instituer des connexions bien différentes.

77Voyons maintenant la seconde raison. Si l’on veut concentrer l’attention sur la dictature du parti unique dans les deux pays habituellement mis en comparaison, pourquoi renvoyer à l’affinité des idéologies plutôt qu’à la similitude des situations politiques (l’état d’exception permanent) ou du contexte géopolitique (la vulnérabilité particulière) que doivent affronter les deux pays ? Il me semble évident, au contraire, qu’à la base du phénomène totalitaire, en même temps que les idéologies et les traditions politiques, agit puissamment la situation objective.

78A ce propos, une réflexion sur l’origine du terme de « totalitarisme » peut être instructive. Deux ans avant qu’éclate la révolution d’Octobre, alors que persiste encore l’écho du premier conflit mondial, voici qu’apparaît la critique du « totalisme révolutionnaire » (revolutionärer Totalismus)  [78]. Le recours à l’adjectif semble impliquer un totalisme autre que révolutionnaire. Alors qu’il désigne directement uneespèce (revolutionärer Totalismus), le genre (totalisme) renvoie, même si c’est de façon indirecte, à une espècedifférente, celle du totalisme de guerre. En effet, le substantif ici utilisé (qui précède l’ultérieur « totalitarisme ») est immédiatement précédé par un adjectif qui, à partir de 1914, commence à résonner de manière obsédante. On parle de « mobilisation totale » et, quelques années après, de « guerre totale » et même de « politique totale »  [79][79]Ludendorff, 1935, pp. 35 et passim ; évidemment le thème de la…. La « politique totale » est la politique qui est à la hauteur justement de la « guerre totale ». Mais n’est-ce pas aussi la signification qu’il convient d’attribuer à la catégorie de « totalitarisme » ? Aussi bien Mussolini que Hitler déclarent de manière explicite que les mouvements et régimes qu’ils dirigent sont les fils de la guerre ; et renvoient également à la guerre de façon inévitable aussi bien la révolution qui s’est insurgée contre elle que le régime politique qui en est issu.

Paquet, 1919, p. 111 ; c’est Nolte qui attire l’attention sur…

79S’il en est ainsi, rapprocher Union Soviétique et Allemagne hitlérienne, ces expressions par excellence du totalitarisme, est même une banalité : où le régime politique correspondant à la guerre totale aurait-il dû mettre en évidence ses caractéristiques de fond, sinon dans les deux pays qui sont au centre de la Seconde guerre de Trente ans ? Il n’est nullement étonnant que l’univers concentrationnaire ait pris ici une configuration nettement plus brutale qu’aux Etats-Unis par exemple, qui sont protégés du danger d’invasion par l’océan et qui, au cours d’un combat gigantesque, subissent des pertes et des dévastations de loin inférieures à celles que subissent les autres adversaires principaux. Environ un siècle et demi auparavant, à la veille de la proclamation de la nouvelle constitution fédérale, Hamilton avait expliqué que la limitation du pouvoir et l’instauration du gouvernement des lois avaient eu du succès dans deux pays de type insulaire, mis par la mer à l’abri des puissances rivales. En cas d’échec du projet d’Union, et avec la formation sur ses ruines d’un système d’Etats analogue à celui qui existait sur le continent européen, – avait mis en garde l’homme d’Etat américain – les phénomènes de l’armée permanente, d’un fort pouvoir central et même de l’absolutisme, auraient fait leur apparition. Au XXe siècle, si elle continue à être un élément de protection, la position insulaire n’est plus un obstacle insurmontable : à la suite de la guerre totale avec les grandes puissances européennes et asiatiques, le totalitarisme fait aussi irruption en Amérique, comme le montre la législation terroriste qui vise à briser toute opposition et, de manière particulièrement criante, l’apparition de l’institution la plus typique du totalitarisme, le camp de concentration.

80On peut dire que, par rapport à l’Union Soviétique et au Troisième Reich, les camps de concentration en France et aux Etats-Unis ont pris une configuration plus modérée (mais il serait superficiel et irresponsable de se laisser aller à en faire une bagatelle) ; il reste le fait que, pour être adéquate, une théorie doit être en état d’expliquer l’irruption de cette institution dans ces quatre pays, y compris ceux qui jouissaient d’un régime libéral, et elle doit établir dans quelle mesure les différences renvoient à la différence des idéologies ou à la différence de la situation objective et du contexte géopolitique. Et une théorie réellement adéquate doit aussi expliquer les camps de concentration où l’Occident libéral dans son ensemble a enfermé les populations coloniales (cibles de la guerre totale pendant des siècles). De même que, en termes plus généraux, elle doit expliquer le fait selon lequel, à partir de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, est attribué à l’Etat, y compris dans les pays de régime libéral selon l’observation de Weber, « un pouvoir “légitime” sur la vie, la mort et la liberté » des citoyens. Non seulement la théorie courante du totalitarisme ne fournit pas de réponse, mais elle ne réussit même pas à poser le problème.

Contradiction active et idéologie de la guerre dans la théorie courante du totalitarisme

81Marx a semé les germes du totalitarisme communiste qui s’est réclamé de lui : cette thèse est présente chez H. Arendt à partir de la guerre froide, et elle fait désormais partie intégrante de la théorie courante du totalitarisme. Mais, pour paraphraser un mot célèbre de Weber à propos du matérialisme historique, la thèse de la non-innocence de la théorie n’est pas un taxi dans lequel on peut monter ou duquel on peut descendre à volonté. Posons donc la question : quel rôle ont joué la théorie habituelle du totalitarisme et le mot d’ordre de la lutte contre le totalitarisme dans le massacre qui a coûté la vie à des centaines de milliers de communistes dans l’Indonésie de 1965 ? Pour ce qui concerne l’histoire contemporaine de l’Amérique Latine, ses pages les plus noires renvoient non au « totalitarisme » mais bien à la lutte contre celui-ci. Pour en donner un seul exemple, il y a quelques années, au Guatemala, la « commission pour la vérité » a accusé la CIA d’avoir aidé puissamment la dictature militaire à commettre des « actes de génocide » aux dépens des Indiens Mayas, coupables d’avoir sympathisé avec les opposants au régime cher à Washington  [80].

Navarro, 1999.

82En d’autres termes, avec ses silences et ses refoulements, la théorie habituelle du totalitarisme ne s’est-elle pas transformée elle-même en une idéologie de la guerre, et de la guerre totale, contribuant à alimenter ensuite l’horreur qu’elle prétend pourtant dénoncer et tombant donc dans une contradiction active et tragique ?

83De nos jours, pleuvent les dénonciations, le regard tourné vers l’Islam, du « totalitarisme religieux »  [81], ou du « nouvel ennemi totalitaire qu’est le terrorisme »  [82][82]Spinelli, 2001.. Le langage de la guerre froide fait irruption avec une vitalité renouvelée. Comme le confirme l’avertissement adressé à l’Arabie Saoudite par un éminent sénateur américain (Joseph Liebermann) : elle doit prendre bien garde à repousser la séduction du totalitarisme islamique et à ne pas se laisser isoler de l’Occident par un « rideau de fer idéologique »  [83][83]In Dao, 2002, p. 4.. Si donc la cible idéologique est changée, la dénonciation du totalitarisme continue encore à fonctionner remarquablement comme idéologie de la guerre contre les ennemis de l’Occident. Et, au nom de cette idéologie, on justifie les violations de la Convention de Genève et le traitement inhumain réservé aux détenus dans la baie de Guantanamo, l’embargo et la punition collective imposée au peuple irakien et à d’autres peuples, et aussi le martyre infligé au peuple palestinien. La lutte contre le totalitarisme sert à légitimer et à transfigurer la guerre totale contre les « barbares » étrangers à l’Occident.

Par Les jeune pour une renaissance communiste en France (JRCF) : http://jrcf.over-blog.org/2018/12/sortir-de-l-anticommunisme-le-concept-de-totalitarisme.html

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