Anti-Revisionisme

Sortir de l’anticommunisme sur l’URSS et Staline

100 millions de morts !

L’Allemagne nazie et la Russie soviétique représentaient les deux faces d’un même totalitarisme !

Le communisme est une idée contre-nature qui aboutit à des massacres !

Les quelques phrases que vous venez de lire sont un concentré de ce que l’on entend dès que nous parlons du communisme. Un tas de préjugés ? Sans aucun doute, et à plus d’un titre car plusieurs historiens – dont beaucoup de non-communistes – démontent cette aberration qui est de comparé les vainqueurs de Stalingrad, ayant participé le plus à la victoire sur le nazisme, et ces derniers qui ont mené une politique d’extermination de population sur critère racial et des opposants politiques. De même, beaucoup d’historiens contestent le concept de totalitarisme, impropre à rendre compte de la réalité historique du nazisme ou du “stalinisme”.

Nous, militants communiste et du mouvement ouvrier, nous refusons la criminalisation de l’expérience du socialisme réel et du mouvement communiste international. D’abord car elle repose davantage sur de la propagande que sur des faits solides, amenant à une distorsion de la vérité favorable à la bourgeoisie.

Au PRCF, nous militons pour un débat franc et scientifique sur l’expérience du socialisme réel, comme le prévoit l’article 2 de notre statut :

« les communistes qui veulent rester communistes, s’unissent et s’organisent pour : (…)

-Combattre la criminalisation du communisme, de son histoire et de la première expérience socialiste née de la Révolution d’Octobre ; dénoncer la fascisation de l’Europe dont la criminalisation du communisme historique et des révolutions populaires forme le socle idéologique ; promouvoir une véritable réflexion marxiste sur le passé du mouvement révolutionnaire en France et dans le Monde. »

Fidèle à cet esprit, nous avons décidé de dédier une série de dossier à la lutte contre l’anticommunisme, ce fléau des peuples.

– Vous retrouverez d’abord la position officielle du PRCF sur l’URSS de Staline, celle-ci date de 2011 mais n’a pas été révisé.

– Un article de l’équipe de rédaction du site Initiative communiste datant de la fin 2017 et faisant une synthèse sur les fameux chiffres du goulag, grâce notamment à l’aide de plusieurs historiens sérieux ayant fait un travail sur les archives.

– Enfin, la réponse de notre camarade Aymeric Monville à l’historien Jean-Jacques Marie au sujet du rapport Khrouchtchev.*

Débat sur « l’URSS à l’époque de Staline »

Résolution adoptée par le Comité Politique National du P.R.C.F. (20 février 2011) à propos du débat sur « l’URSS à l’époque de Staline » (paru dans les n° 16, 17 et 18 d’Étincelles).

Le CPN se félicite de la qualité et de la sérénité du débat organisé par ÉtincelleS sur le bilan historique de l’URSS à l’époque de Staline.

Sur cette base, la présente résolution a pour but d’unir le PRCF dans le respect des sensibilités qui se sont exprimées sur cette question ; il s’agit à la fois pour le PRCF de combattre fermement la criminalisation du communisme et de montrer qu’il est soucieux de porter la perspective d’avenir du socialisme en partant du principe léniniste de l’«  assimilation critique de l’héritage historique ».

En effet comme le disait Elsa Triolet : « une barricade n’a que deux côtés » ! cela signifie que le PRCF assume TOUTE l’histoire du mouvement communiste international, qu’il la défend sans concession contre le négationnisme anticommuniste dont l’« antistalinisme » est l’emblème ostentatoire et le prétexte indigent.. Mais en même temps, la solidarité de principe avec notre passé, comme notre solidarité de classe inflexible avec les pays qui continuent de construire le socialisme, ne signifie nullement l’alignement systématique et a priori sur toute décision prise par tel ou tel dirigeant dans le passé comme aujourd’hui. Comme l’écrivait Clara Zetkin, fondatrice de l’Internationale Communiste et envoyée du Komintern au Congrès de Tours : « discipline révolutionnaire et solidarité internationale, ne sont pas synonymes d’obéissance aveugle, d’applaudissements automatiques, de renoncement à un jugement personnel. Plus un militant a conscience de son devoir révolutionnaire, et moins il se considère comme un stipendié, qui du jour au lendemain, sur ordre, cesse d’avoir du caractère et perd toute faculté d’appréhension. ».

Sur ces bases, le CPN observe :

1°) que considérables sont les mérites historiques de l’URSS et de l’ensemble des militants et dirigeants bolcheviks à l’époque où Staline était secrétaire général du PCUS. De grands choix politiques comme la construction du socialisme dans un seul pays, la mise en place et l’exécution de plans quinquennaux audacieux qui firent en quelques décennies de la Russie arriérée des tsars, cette « prison des peuples », un grand pays multinational moderne débarrassé de l’exploitation capitaliste et féodale et du colonialisme, la collectivisation de l’agriculture, la signature du « pacte de non-agression » avec l’Allemagne pour diviser le front antisoviétique des « Munichois » ont été validés par l’histoire dans leur principe sinon toujours dans les moyens trop souvent brutaux qui dans des conditions particulièrement difficiles furent mis en œuvre.
Reste que sur le fond les choix stratégiques défendus par Boukharine ou par Trotski contre Staline et la majorité des militants bolcheviks de l’époque eussent conduits à la stagnation et à la défaite rapide du socialisme en URSS.

L’impartialité commande également de réexaminer sans a priori les conceptions théoriques de Staline dans différents domaines.

Aussi le PRCF affirme-t-il clairement que l’URSS était un pays socialiste quand le PCUS était dirigé par Staline, et qu’elle l’est demeurée, malgré des déviations droitières qui sous le prétexte de corriger les erreurs de Staline, furent de plus en plus dommageables, de 1956 à la victoire de la contre-révolution menée par Eltsine et Gorbatchev.

A plus forte raison, le PRCF continuera de rejeter l’infâme amalgame « Staline=Hitler » en rappelant que c’est à Stalingrad, et grâce à l’héroïsme de l’Armée Rouge, de ses soldats venus de toutes les républiques d’URSS et de ses chefs forgés par la Révolution d’Octobre, comme à l’abnégation de ses travailleurs produisant dans les usines surgies des plans quinquennaux un armement de haute qualité, que la bête nazie a pu être terrassée et que la France a pu être libérée, comme même de Gaulle l’a reconnu en 1966 : « A Stalingrad il n’y avait pas trois camps mais deux, et tout honnête homme qui voulait battre Hitler luttait nécessairement dans le même camp que Staline, Joukov, Tchouikov » etc….

Le PRCF combat donc avec détermination toute tentative d’assimiler l’URSS libératrice et l’Allemagne nazie tortionnaire des peuples comme deux « états totalitaires » en faisant abstraction de leur nature de classe diamétralement antagonique; en occultant le soutien des « démocraties occidentales » à Hitler (politique de Munich, espoir que les nazis allaient vite attaquer l’URSS, « choix de la défaite » par les gouvernements bourgeois français, collaboration,  etc.) et en passant sous silence le rôle de la social-démocratie occidentale qui n’a cessé de s’allier aux pires réactionnaires et même d’être en première ligne pour combattre les communistes (non intervention en Espagne,  « lâche soulagement » de Blum après Munich, soutien de la guerre antisoviétique en Finlande, décret Sérol punissant de mort les communistes français,  etc.).

Toute attaque criminalisant l’URSS y compris à l’époque de Staline, doit aussitôt entraîner une riposte cinglante de la part des communistes fidèles à leurs principes, qui face au prétendu « livre noir du communisme » doivent opposer la bibliothèque noire du capitalisme, de l’anticommunisme et de la contre révolution. De même tout dénigrement du bilan positif de la première expérience socialiste de l’histoire doit susciter une riposte foudroyante sur le bilan catastrophique de la destruction contre révolutionnaire du socialisme.

Il est certainement nécessaire de pousser la critique de la manière dont Khrouchtchev et son équipe, prétextant l’indispensable remise en cause du dogmatisme et du culte de la personnalité, ont instrumenté la critique de Staline pour promouvoir des conceptions révisionnistes et droitières en matière idéologique, politique, économique, géostratégique et militaire.

Cela ne signifie pas que cette critique n’était pas nécessaire car le culte de la personnalité et les répressions aveugles furent à certaines périodes une tragique réalité, découlant de mesures policières utilisées pour résoudre les contradictions politiques dans le parti. Mais comme l’avait demandé la direction du PCF en 1956, une telle critique devait se faire sur des bases constructives, à partir d’une réflexion marxiste, en respectant la réalité des conditions historiques de la construction socialiste dans un seul pays, en reconnaissant les mérites de Staline dans cette construction – quelle honte d’avoir débaptisé Stalingrad ! -, sans tomber dans la caricature du nihilisme historique, sans dévaloriser ses apports théoriques (par exemple l’approfondissement de la lutte de classe à l’étape socialiste) et sans nourrir les conceptions sociales-démocrates et trotskistes.

2°) Reconnaître les mérites de Staline, ne signifie pas que l’analyse marxiste critique du bilan de son action soit assimilable à une déviation droitière ou à un alignement sur des conceptions réformistes.
D’incontestables marxistes, à commencer par Lénine, mais aussi Thorez ou Castro, ont parfois émis des critiques contre Staline, dont l’existence n’exclut pas leurs auteurs du mouvement communiste. La pensée communiste ne saurait se passer de la critique pourvu que celle-ci soit fondée sur la volonté de corriger les erreurs et de faire avancer la cause du communisme.

La principale des critiques politiques vise les méthodes brutales de Staline, et la propension sous sa direction à considérer les opinions divergentes comme des trahisons au risque de diaboliser toute divergence politique au sein du camp communiste et prolétarien et d’en faire un motif de répression.

A l’inverse, la discipline révolutionnaire du parti bolchevik quand Lénine le dirigeait, n’a jamais empêché l’exposé libre des divergences à l’occasion des congrès ou dans la presse du parti.

Il était juste également de critiquer radicalement, la pesante dogmatisation du marxisme et des sciences – notamment l’absurde théorie jdanovienne des « deux sciences » – l’attitude religieuse frisant l’idolâtrie envers « le Parti » et les dirigeants soviétiques (et aussi français à la même époque !) qui prévalut longtemps à partir de la fin des années 1930 dans les partis communistes.

Ce monolithisme de commande ne pouvait conduire à long terme qu’à dépolitiser le parti, qu’à affaiblir l’esprit critique du prolétariat, qu’à cultiver la passivité politique du peuple et la délégation de pouvoir au chef omniscient en oubliant le principe dialectique selon lequel « la contradiction est la racine de toute vie et de tout mouvement ».

Ce culte du monolithisme et du suivisme politique eut des conséquences lourdes, même quand la direction du parti fut exercée par des communistes sincères comme Staline, il est devenu redoutable.

Vrais chiffres du Goulag contre propagande anticommuniste : les faits historiques.

https://www.initiative-communiste.fr/wp-content/uploads/2016/11/drapeau-sovi%C3%A9tique-URSS-300x188.pngÀ la suite de la chute de l’URSS, les archives de l’Union Soviétique ont été largement ouvertes. Donnant accès aux spécialistes du monde entier aux différentes statistiques détaillées de l’Union Soviétique, et notamment celles du ministère de l’Intérieur. Ces statistiques fournissent ainsi les chiffres du Goulag. Qui peuvent donc être comparés aux différentes estimations qui continuent de circuler en Occident, généralement issues des travaux de propagandistes – notamment ceux de Robert Conquest l’un des plus connus – que des publicistes (tels que S. Courtois) s’évertuent encore à diffuser et ce désormais près de 30 ans après la fin de l’Union Soviétique.

En réalité, s’agissant du Goulag, des victimes des répressions durant les années 1930 ou pendant la guerre, les chiffres les plus extravagants ont été lancés à l’Ouest, prime étant donnée comme chacun peut s’en douter aux estimations les plus élevées, brandies comme des armes contre la première expérience socialiste réelle des pays de l’Est. Des chiffres reposant essentiellement sur des “on dit”, des témoignages d’opposants et d’émigrés généralement de fort parti pris. Des chiffres qui continuent de circuler et que l’on retrouve par exemple, à foison dans les pages de Wikipedia.fr et qui viennent alimenter une vaste opération de propagande visant à faire croire que l’URSS était un État prison, inventant un système concentrationnaire pire que celui de l’Allemagne nazie. Oubliant d’ailleurs un peu vite que les colonies pénitentiaires ne sont pas une invention de l’URSS puisqu’elles existaient déjà sous le régime du Tsar, que la déportation dans des bagnes était pratiquée par la France ou le Royaume Unis, ou encore que le taux d’emprisonnement aux États-Unis est aujourd’hui plus élevé qu’il ne l’a jamais été en URSS.

Pourtant, depuis le début des années 1990, une solide historiographie, anglo-saxonne et russe, existe sur le sujet reposant sur l’exploitation méthodique non pas de témoignages orientés et de projections fantaisistes, mais des archives de l’URSS, et en particulier de ses services de sécurité – en France, le verrou anticommuniste mis sur la recherche en histoire a conduit nombre “d’historiens” à faire profession de la reprise, tels des perroquets, des chiffres diffusés dans les années 60 par les Conquest et Cie – .  C’est qu’à défaut de devoir travailler dans les archives, cela permet de faire carrière. On peut citer ici les travaux bien connus en occident de Getty, de Zemskov ou de Weathcroft publié notamment par la très sérieuse American Historical Revue mais non traduit et non diffusé en France… C’est que la censure sur le sujet est totale et totalitaire en France. Au moment où pour le centenaire de la Révolution d’Octobre la criminalisation du communisme bat à nouveau son plein comme jamais durant la guerre froide, www.initiative-communiste.fr vous propose d’examiner sérieusement les chiffres d’une réalité qui n’a besoin d’être ni gonflée, ni minorée.

L’ouverture des archives aurait dû mettre fin à la propagande autour des 20 millions de morts de Staline et des 100 millions de morts du communisme.

L’analyse des archives a démontré par les faits les mensonges de la propagande anti-soviétique et permet d’évaluer plus sérieusement le nombre de personnes qui ont été condamnées à de la prison, à des peines de travaux forcés en colonies pénitentiaires ainsi que de dénombrer précisément et de façon incontestable les nombres d’exécutions.

Dans son article “les victimes du stalinisme et de la police secrète soviétique : la comparabilité et la fiabilité des données d’archives – ce n’est pas le dernier mot” paru en 1999 dans la prestigieuse revue Europe Asia studiesl’historien spécialiste de l’URSS Stephen G. Wheatcroft décrit les enjeux pour les historiens, des enjeux qui n’ont guère changé à ce jour plus de 20 ans après l’ouverture des archives :

Allons-nous progresser dans notre niveau de compréhension ? Allons-nous répondre de façon positive aux nouvelles circonstances créées par l’ouverture d’une très grande masse d’archives désormais disponibles ? Allons-nous essayer d’évaluer de manière critique la fiabilité de ces données ? Allons-nous essayer d’établir des indicateurs crédibles descriptifs du cas soviétique que nous pourrons comparer à d’autres sociétés ?

Ces questions se posent avec force et Wheatcroft de souligner à propos de la machine de propagande visant à donner une apparence de sérieux au slogan des 100 millions de morts du communisme qu’elle est désormais totalement démentie par l’analyse des sources historiques. Parlant du principal artisan des chiffres repris notamment par le livre noir du communisme – l’historien officiel américain R Conquest – Wheatcrof explique que ce dernier refuse de prendre en compte les éléments apportés par l’ouverture des archives :

“[Conquest] est très résistant à changer la moindre de ces vues précédentes, en dépit de l’évidence que ces précédentes estimations sont largement surestimées, et ses petites « réévaluations », demeurent de très loin trop élevées. Il refuse de discuter sérieusement de la fiabilité des données, avec lesquelles il n’est d’ailleurs pas familiarisé, et qu’il espère balayer d’un revers de main.”

Rappelons qu’avant même l’ouverture des archives de l’URSS, Wheatcroft avait démontré par ses études la sur-évaluation massive du nombre de détenus au Goulag par Conquest, ce dernier prétendant qu’il y avait neuf millions de prisonniers au Goulag dans les années 1930, là où Wheatcroft montrait qu’il était strictement impossible qu’il y en ait eu plus de 4 ou 5 millions.

www.initiative-communiste.fr s’est penché sur les chiffres à travers notamment cet article de référence de Wheathroft dont nous vous proposons une synthèse et quelques extraits traduits.

Nombre de prisonniers au Goulag, la polémique sur les chiffres dans l’après-guerre et jusqu’à la chute de l’URSS.

La dispute autour de l’ampleur de la population du Goulag n’est pas nouvelle et il est significatif de souligner que les chiffres qui servent de référence dans les médias occidentaux et auprès des historiens officiels du système capitaliste n’ont pas bougé depuis les estimations faites dans les années 1950 par Dallin et Nicolaevsky reprises ensuite par Conquest Furet ou Courtois. Ces derniers estimaient à 10 millions le nombre de personnes dans les camps de travail en 1940. Ces estimations reposaient alors quasi-exclusivement sur les témoignages d’opposants à l’URSS dans un contexte de guerre froide totale succédant à la guerre contre-révolutionnaire menée par la coalition des pays capitalistes contre l’URSS naissante.

Cependant l’analyse des données démographiques et des différentes données factuelles de l’URSS d’alors permettait déjà aux soviétologues (historiens, démographes, sociologues) américains de contester ces chiffres exagérés. Sur la base des listes électorales, Timasheff en 1948 montre ainsi que la population en camps de travail ne devait pas dépasser les 2 millions., L’analyse du Plan de 1941 par Jasny conduisait ce dernier a estimer qu’elle ne pouvait pas dépasser 3,5 millions au maximum.

Pourtant la polémique a été relancée avec la publication du rapport Kroutchev en 1956, et Conquest ignorant les travaux modernes en 1965 publiait lui un chiffre d’un minimum de huit millions de prisonniers au début de l’année 1939, de sept millions d’arrestations entre janvier 1937 et décembre 1938 et d’un million d’exécutions et de trois millions de morts dans les camps sur cette même période. Des chiffres évidemment repris en cœur par la machine de propagande anti-communiste pour construire le slogan des “totalitarismes” et ancrer dans les esprits que le communisme et l’URSS c’était pire que le fascisme et Hitler. La course à la surenchère pour aboutir à justifier le slogan politique des “100 millions de morts” du communisme était lancée, Soljenitsyne dans les années 1970 faisant monter les chiffres à 12 millions de prisonniers au goulag en 1941, tandis que l’historienne française A. Applebaum affirme carrément qu’il y avait 18 millions de prisonniers au Goulag !

Mais en 1989, l’historien soviétique Zemskov dans le silence général du milieu universitaire français et des médias alors que les archives de l’URSS commencent à être ouvertes publie un premier ensemble de données sur l’ordre de grandeur des camps de travail, des colonies pénitentiaires et des déplacés spécifiques, des données qui chiffrent à 0,5 million la population en camps de travail en janvier 1934, 1,5 millions en janvier 1941 et 0,9 million au premier janvier 1953. Conquest dans sa “réévaluation de 1990” refuse de prendre en compte ces nouvelles données historiques, préférant nier les archives plutôt que de mettre en cause les chiffres qui sont la base de toute la campagne de propagande anti-communiste qui dure alors depuis 80 ans contre l’URSS.

En 1990 après avoir eu accès aux registres du Goulag, Wheatcroft évalue à un maximum de 2,53 millions de prisonniers dans les camps colonies et prisons, 2,75 millions de déplacés spéciaux et exilés ou bannis. Il faut ici préciser que ces chiffres concernent l’ensemble des détenus, y compris les détenus de droit commun, et que l’on peut sans difficulté comparer ces chiffres à ceux de la population carcérale aux États-Unis, qui sont d’une ampleur encore plus élevée. Wheatcroft réévalue aussi précisément le taux de mortalité dans les camps à une moyenne de 7% sur la période 1934-47 – qu’il faut là aussi comparer à la mortalité importante dans la population générale due à la période de guerre (27 millions de morts pour une population de 191 millions d’habitants durant la seconde guerre mondiale soit 14% de la population).

Pourtant, Conquest qui refuse toujours d’exploiter les archives pourtant désormais ouvertes et publiées du Goulag publie à ce moment-là un nouvel ouvrage “la grande terreur” où il reprend son vieux chiffre de 8 millions, directement tirée de la propagande des années 1960.

En octobre 1993, les chiffres des archives, contredisant totalement les thèses de Conquest et Cie sont publiés dans un article de référence de Getty, Rittersporn et Zemskov pour la prestigieuse Americain Historical Review. Et les trois universitaires de souligner à propos de la fuite en avant d’une large partie de l’historiographie accrochée aux chiffres issus de décennies de campagnes anticommunistes :

“Il est stupéfiant qu’au moment même où nous disposons finalement d’une documentation interne massive – bien plus détaillée que tous ce que les nazis ont pu laisser – les universitaires continuent à spéculer sur des éléments alternatifs et ne s’occupent pas des volumineux enregistrements existants. Les spécialistes de la Révolution Française ne perdent pas de temps à se disputer avec des écrivains qui se limitent à citer ce que des politiciens et journalistes respectables prétendent savoir sur le sujet. C’est un symptôme du triste état de leur profession que les étudiants en histoire soviétique ne soient pas en position de suivre l’exemple de leurs collègues dans d’autres champs de recherche.”

Répression en URSS : nombre de prisonniers au Goulag et purges des années 30, quels sont les chiffres.

Les historiens ont pu montrer dès les années 1990 que si le système policier et judiciaire soviétique était complexe, le pendant de sa complexité est un important système d’enregistrement, d’archivage qui permet de connaître très précisément le fonctionnement et l’ampleur du Goulag, des colonies de travail, des zones d’exil spéciales. L’ensemble de ces données a été conservé par la sécurité d’État (le NKVD) puis transféré aux archives d’État de l’URSS (GARF et TsGAOR). Wheatcroft nous explique que ces données factuelles et brutes ne doivent pas être confondues avec les sources de seconde main, qu’elles soient issues de témoignages d’opposants au pouvoir soviétique, ou issues de la propagande officielle – notamment au moment de la période de “déstalinisation”, sources très peu fiables.

Il est important de noter que l’ensemble de ces données sont fiables, car elles servaient à la planification du travail à exécuter dans les camps. L’administration du Goulag n’avaient aucune raison de sous-estimer ni le nombre de prisonniers qui justifiait des demandes de fournitures et encore moins celui de la mortalité. Surtout, Wheatcroft montre que les recoupements entre les différentes sources de données permettent de démontrer leur fiabilité.

Le Goulag : combien de prisonniers ? combien de morts ?

Dans leur article de synthèse sur leurs analyses des archives du Goulag publié en 1993 dans l‘American Historical Review, Getty, Rittersporn et Zemskov établissent avec précision l’évolution du nombre de prisonniers au Goulag (Victims of the Soviet Penal System in the pre-war years : a first approach on the basis of the archival evidence)

  • Entre 1935 et 1940 le nombre de prisonniers au Goulag a varié entre 900 000 et 1,7 million de personnes, les auteurs précisant que la population de Koulaks déplacés – lors de la collectivisation des terres au début des années 1930 – n’a pas évolué demeurant autour de 1 million de personnes. En clair, le taux de privation de liberté en URSS était dans la période la plus dure de 0,5% de la population. Bien moins que les 2,8% de prisonniers aux USA, dont les prisons -privatisées et pratiquant le travail forcé – débordent de 7 millions de prisonniers.
    https://www.initiative-communiste.fr/wp-content/uploads/2017/11/chiffre-du-goulag-Getty.png
  • A la fin des grandes purges de 1937-38, en janvier 1939, la population de l’ensemble des camps de travail, colonies pénitentiaires et des prisons en URSS était de 2 022 976 personnes, soit une augmentation de 1 006 030 par rapport à la situation d’avant 1937, permettant ainsi d’évaluer l’ampleur – massive – de la répression en 37-38, alors que l’URSS se préparait face à la menace fasciste.
  • Wheatcroft estime à 4,1 millions le nombre de condamnations politiques sur la période 1921-1953 (soit 0,6 pour 1000 habitants en moyenne) dont 1,34 million sur la période 1937-38. Le total des condamnations sur la période 1939-1952 est de 13,7 millions dont 12,62 millions sont des condamnations criminelles et 1,1 million des condamnations politiques d’après Wheatcrof. L’essentiel des condamnés et des prisonniers du goulag sont en réalité des détenus de droits communs (91%). D’après Zemskov sur la période 1933-1953, 1,3 millions de personnes sont décédées au Goulag, soit en moyenne 4,2% des détenus sur la période, hors période de la seconde guerre mondiale, et 10% durant la seconde guerre mondiale (sachant que les 27 millions de morts victimes de l’invasion nazie durant la seconde guerre mondiale représente près de 14% de la population de l’URSS). Le très anti-communiste historien Nicolas Werth est bien obligé de reconnaître dans les années 2000 : « point important à préciser : en aucun lieu, ni à aucun moment, la mortalité des camps de travail soviétiques n’a atteint celle que l’on a pu observer dans les camps de concentration nazis durant la guerre, et qui était de l’ordre de 50 à 60 % »
  • S’agissant des condamnations à mort, Wheatcroft les évalue d’après les archives à 799 000 sur la période 1921-1953 dont 682 000 durant la période des grandes purges de 1937 1938. On est ici très loin du slogan des “20 millions de morts de Staline” propagé par l’extrême-droite et repris en cœur par la propagande anti-communiste durant la guerre froide.
  • S’agissant des purges militaires, notamment après le procès Tukhachevsky, Wheatroft montre que le chiffre de 36 761 exécutions de soldats de la marine sur la période mai 1937-septembre 1938 diffusé par la Pravda en 1989 est erroné : en effet ce chiffre concerne le nombre d’officiers démobilisés parmi lesquels 10 868 ont été arrêtés, la moitié des démobilisés étant réadmis en 1939.  Parmi les arrêtés, 1431 ont également été réintégrés en 1939. D’après ces chiffres, les purges dans l’armée ont concerné moins de 16% des officiers et non 50% comme cela est généralement présenté dans les manuels scolaires. Wheatcroft souligne avec cet exemple qu’il “vient fort à propos nous prévenir des dangers d’accepter les rapports des journalistes même d’individus respectables que l’on penserait en position de connaître ce dont il parle.”. Et donc qu’il vaut mieux à l’évidence s’en tenir à l’analyse des sources primaires.

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Oui le nombre de prisonniers, le nombre de morts au Goulag est très élevé, le nombre d’exécutés lors des purges est lui aussi massif, mais la réalité des chiffres est très loin des 20 millions de morts communément attribués à l’URSS sous Staline et de très loin inférieure aux crimes du capitalisme sur la même période. Rappelons que 27 millions de soviétiques ont été tués par le capitalisme et ses guerres fascistes durant la seule période de la seconde guerre mondiale, que les deux guerres mondiales provoquées par le capitalisme ont causé plus de 100 millions de morts. Que les nazis aient commis un génocide sur 6 millions de juifs tandis que le capitalisme récidiviste a massacré 3 millions de communistes en Indonésie en 1965-1966… Au décompte des horreurs de l’Histoire, c’est le capitalisme qui apparaît ruisselant du sang de ses victimes.

Khrouchtchev a-t-il menti? Les éditions Delga répondent à l’historien trotskyste Jean Jacques Marie

Envoyé par Aymeric Monville

 

“Khrouchtchev a menti” : Jean-Jacques Marie choisit la calomnie

Après l’heureuse publication de Khrouchtchev a menti et d’un certain nombre d’ouvrages sur l’histoire de l’URSS, étayés par des recherches récentes (1), le public cultivé était en droit d’exiger un débat à la hauteur des questions soulevées. Jean-Jacques Marie, dont on peut regretter qu’il n’ait pas les mêmes scrupules méthodologiques que son défunt camarade Pierre Broué, s’est contenté de répondre par la calomnie et la caricature.

Je ne sais si démasquer pareils procédés relève de la dignité des controverses entre historiens et c’est pourquoi je prends la peine d’intervenir en tant qu’éditeur, pour en épargner aux auteurs que je publie la très fastidieuse besogne.

Dans un récent ouvrage sur le rapport Khrouchtchev, récemment publié au Seuil (2), J.-J. Marie a adjoint à sa traduction du rapport une présentation qui se clôt par une attaque en règle contre l’auteur de Khrouchtchev a menti, Grover Furr, ainsi que son préfacier, Domenico Losurdo.

Cette place de choix, en péroraison d’un fastidieux récit des vicissitudes dudit rapport (sans que jamais soit posée la question de sa véracité), laisse penser que Jean-Jacques Marie entendait lancer un contre-feu à ces récentes publications, qualifiées ici sans nuance de “tentative de défense de Staline”. Il s’agissait pourtant avant tout – et j’en assume avec fierté la part de responsabilité qui incombe à l’éditeur – de défendre la possibilité d’une histoire écrite sans les préjugés du maccarthysme et de la guerre froide.

Nous aurions aimé rencontrer sur ce terrain plus de sympathie et non de vulgaires attaques ad hominem contre “ce Furr” et “ce Losurdo”. En effet, Jean-Jacques Marie, agrégé de lettres classiques, doit certainement donner à cet adjectif démonstratif la coloration dépréciative d’un isteplutôt que d’un ille. Quoi qu’il en soit, on reste stupéfié par le mépris et la désinvolture dont M. Marie fait preuve pour résumer les travaux de l’historien états-unien et du philosophe italien :

Goulag ascenseur social, très humaine déportation des peuples, Trotsky lié aux nazis… la tentative de discréditer le rapport de Khrouchtchev pour défendre Staline tourne au délire.” (3)

Diantre. Mais de quel “délire” s’agit-il?

a) Dans un de ses autres ouvrages (4), Domenico Losurdo montre, y compris en citant les historiens “officiels” les plus anticommunistes (Anne Applebaum in primis), que le goulag n’était nullement une machine d’extermination (contrairement à ce que l’odieuse assimilation du communisme au nazisme veut faire accroire), mais un système pénitentiaire qui n’excluait pas l’élargissement des prisonniers, les remises de peines et la réintégration de plein droit dans le corps social. Déclaration somme toute pondérée et qui se prêtait pourtant mal à la caricature. (On se reportera avec profit, en note 7, aux documents découverts par Mme Lacroix-Riz et qui corroborent parfaitement le point de vue de Losurdo.)

b) Quant à la “très humaine déportation des peuples”, c’est ainsi que J.-J. Marie pense pouvoir résumer la position de Grover Furr à propos des déplacements forcés de nationalités durant la guerre, loin des arrières de l’Armée rouge. Ces populations représentaient en effet, à l’époque, un danger militaire certain, du fait de leur collaboration passée – et massive – avec les nazis. Furr souligne que si les lois de la guerre – qu’on les juge ou non trop sévères – avaient été appliquées, ces populations n’auraient pas survécu, en raison des peines qui eussent été infligées, légalement, à la population masculine qui avait porté les armes contre l’URSS. Il s’agissait donc là d’une mesure de clémence, liée au souci des Soviétiques d’assurer la pérennité des différentes nationalités. Le nombre de morts, inévitables, que ces déplacements forcés en catastrophe ont entraîné, dans un pareil contexte, est étonnant bas, si l’on compare les données archivistiques fournies par Furr au regard des chiffres fantaisistes que donne Jean-Jacques Marie, sans le moindre étai documentaire.

c) “Trotsky lié aux nazis”: Grover Furr a apporté de nombreux éléments à ce propos et je ne peux que renvoyer à ces ouvrages et articles en anglais, en plus de l’ouvrage que nous avons publié (5). Nous croyons savoir qu’un livre complet sur la question est en cours de publication. Mais pour nous en tenir au plan national, il est pourtant établi que les trotskistes français, en pleine guerre froide, ont préféré s’allier au pire du pire de l’époque – la CIA – pour former un syndicat anti-CGT. D’autres alliances antérieures avec d’autres impérialistes, et dans différents pays, n’ont donc rien d’étonnant. Mme Annie Lacroix-Riz a également fourni à M. Marie, en 2007, les cotes d’archives attestant de la collaboration de nombreux trotskistes français pendant la guerre (6). Ce dernier n’a, pour le moment, toujours pas daigné répondre à sa proposition d’arbitrage concernant l’interprétation qu’il convient de donner à ces documents.

Ce n’est pas à un modeste éditeur de rappeler à Jean-Jacques Marie que son engagement militant n’a pas à prévaloir sur ses devoirs d’historien. Il ne nous reste donc qu’à souhaiter que la sérénité du débat l’emporte sur cette manière de faire de l’histoire à coups de matraques et d’indignations feintes. Car, “personne”, dit le philosophe, “ne ment autant que l’homme indigné”.

Aymeric Monville, directeur des Editions Delga, 8 septembre 2015

 

PS : Après lecture de notre texte, Mme Annie Lacroix-Riz a eu l’amabilité de nous communiquer les précisions suivantes, ainsi que des documents importants qu’elle a découverts :

“À propos de b) Charles Alphand, en poste à Moscou de 1933 à 1936, est catégorique sur la légitimité des déplacements de population en termes de sécurité. Même tableau de l’attaché militaire Palasse (1937-1940), cf. Le choix de la défaite (Armand Colin, 2010). Idem sur Trotski lié à l’Allemagne (non nié, même par l’antibolchevique de choc Robert Coulondre, cf. Le choix de la défaite). Ce que je dis n’est pas question d’interprétation mais de documents d’archives diplomatiques ou militaires. Le caractère « humain » du système pénitentiaire soviétique est évoqué par une comparaison avec le système allemand des camps dès la mise en place de celui-ci.”

Voir documents joints en note 7 (les numéros sont ceux de la pagination).

Notes :

1) Grover Furr, Khrouchtchev a menti, Delga, Paris, 2014 (préface de Domenico Losurdo) et, récemment : Grover Furr, Le Massacre de Katyn. Une réfutation de la version “officielle”?, Delga, Paris, 2015. Voir aussi Geoffrey Roberts, Les Guerres de Staline. De la guerre mondiale à la guerre froide. 1939-1953, Delga, Paris, 2014 (préface d’Annie Lacroix-Riz).

2) Jean-Jacques Marie, Le Rapport Khrouchtchev, Le Seuil, Paris, septembre 2015.

3) Ibidem, p. 75.

4) Domenico Losurdo, Staline. Histoire et critique d’une légende noire, Aden, Bruxelles, 2011.

5) https://msuweb.montclair.edu/~furrg/

6) http://www.reveilcommuniste.fr/article-annie-lacroix-riz-repond-a-l-historien-trotskyste-jean-jacques-marie-biographe-de-staline-55479078.html

7) Documents découverts par Mme Annie Lacroix-Riz :

UN TÉMOIGNAGE FRANÇAIS SUR LE GOULAG DE L’APRÈS COLLECTIVISATION

7 N 3121, URSS, rapports des attachés militaires, 1933-1934, État-major général, Deuxième Bureau, archives du Service historique de l’armée de terre, Vincennes

Commentaire Annie Lacroix-Riz :

Pour les historiens français actuels, la phobie de l’ennemi relève de la manipulation stalinienne; à lire les archives et de nombreux historiens étrangers, anglo-saxons, cette phobie eut des bases objectives et ne saurait être assimilée à de la manipulation des masses.

Voir la bibliographie fournie dans l’appareil critique de mon recueil de textes sur l’Ukraine.

Pour la comparaison avec le camp de concentration de la même époque (qui n’est pas encore le camp d’extermination, par le travail ou le gaz), voir le texte sur « Un camp de concentration nazi en 1933 »

 

Dossier 3, Attaché militaire 1934

Mots en italique soulignés dans le texte; chiffres entre parenthèses : pagination de l’original

 

Renseignement 222 du colonel Mendras, « de source absolument sûre », Moscou, 10 janvier 1934, 4 p., in extenso

« On sait que la plupart des grands travaux publics entrepris depuis quelques années en Russie ont été exécutés par les prisonniers, politiques et de droit commun, enrégimentés sous les ordres de la G.P.Ou. Les Bolcheviks sont très fiers de cette organisation qui a permis l’achèvement rapide et aux moindres frais du canal Baltique-Mer Blanche et qui soumet les condamnés à un régime moins inhumain qu’on ne pourrait le penser.

Ceux-ci jouissent d’un confort relatif. Ils sont logés dans des baraques convenablement chauffées et disposent de couvertures. L’ordinaire est à base de chènevis, de soupe au poisson ou à la viande et de thé à discrétion avec une quantité variable de sucre. La ration de pain normale (1 kg par homme) est diminuée ou augmentée suivant que le travail fourni est inférieur ou supérieur à la tâche imposée. Le pain est de bonne qualité, meilleur qu’à Moscou. Ce taux relativement élevé de la ration permet aux bons travailleurs d’en troquer une partie contre certaines denrées (lait, œufs, alcool, etc.) qu’on trouve facilement à acheter dans le pays, où le pain est rare. Lorsqu’un effort particulier est momentanément demandé, (1) l’ordinaire est très largement augmenté, et l’on distribue même de la vodka.

Les prisonniers sont strictement hiérarchisés et l’on choisit parmi eux la plupart des hommes armés, mais cette faveur est uniquement réservée aux prisonniers de droit commun, toute arme, quelle qu’elle soit, étant refusée aux condamnés politiques. Les femmes sont autorisées à venir passer de temps en temps quelques jours auprès de leurs maris, certaines même à vivre auprès d’eux. Des réductions de peine parfois très substantielles sont accordées aux bons travailleurs, dont certains même reçoivent des décorations, comme on l’a vu à l’achèvement du canal de la Mer Blanche.

Les “villages” de prisonniers comportent clubs, bibliothèques, cinémas et théâtres. Pour préparer les séances récréatives, des dispenses de travail, parfois assez longues, sont accordées aux condamnés doués d’un talent approprié.

La vie n’en reste pas moins très dure pour la masse, particulièrement pour les ouvriers non qualifiés auxquels sont imposées des tâches journalières supérieures à leurs forces. Aussi la mortalité est-elle très élevée.

Le recrutement de cette main-d’œuvre de choix a été très abondant au cours de ces dernières années, où sévissait la “dékoulakisation” des paysans. Il reste encore largement assuré du fait qu’une condamnation politique (2-3) peut être provoquée par les motifs les plus futiles. Les exemples abondent :

Un aviateur servant depuis dix ans dans l’Armée rouge, voyage habituellement dans l’autobus avec un chauffeur allemand. Il finit par lier conversation avec lui. Au bout de quelques jours il est arrêté.

Un Russe a une maîtresse, qui invite un soir des Persans habitant dans sa maison à venir chez elle entendre la TSF. L’ami rentre, n’ose pas expulser ces hôtes et passe la veillée avec eux. Le lendemain il est arrêté.

Un gamin de 11 ans a été arrêté et condamné sous prétexte qu’il fomentait un attentat contre Staline.

À noter que les communistes n’échappent pas à la suspicion générale. La tchistka [épuration, nettoyage] de cette année a même provoqué une recrudescence d’arrestations parmi eux : la proportion de communistes parmi les prisonniers politiques est passée de 10 à 50%.

Parmi ces prisonniers se trouvent aussi de nombreux officiers, et jusqu’aux grades les plus élevés. L’Armée rouge est l’objet d’une surveillance particulièrement stricte. Et pour cause. En 1928, une cinquantaine de “Commandants rouges” de la garnison de Kiev avaient réussi, de connivence avec l’État-major polonais, à monter un complot en règle visant à proclamer l’indépendance de l’Ukraine. Ils ont été arrêtés deux heures seulement avant le déclenchement de l’affaire.

En règle générale, on peut affirmer qu’à partir du moment où il noue des relations, même superficielles, avec un étranger, tout sujet soviétique, si haut placé qu’il soit, devient suspect – à moins qu’il n’en ait (3) reçu l’ordre ou l’autorisation. Et dans ce dernier cas, il est étroitement surveillé et astreint à rendre compte, par écrit et dans les moindres détails, de tout ce qu’il a vu et entendu.

On peut conclure de là que les dirigeants de l’Union sont atteints d’une véritable manie de la persécution. Cette crainte maladive s’explique si l’on songe que tous sont eux-mêmes d’anciens conspirateurs, qu’ils ont passé leur jeunesse à saper dans l’ombre le régime établi et qu’ils savent par expérience combien vulnérables sont parfois les pouvoirs qui semblent le mieux assis. En ce qui concerne particulièrement les étrangers, cette invraisemblable méfiance, congénitale chez les Russes, a été portée au paroxysme chez les Bolcheviks par les luttes qu’ils ont eu à soutenir à leurs débuts contre les autres Puissances : ils ne sont pas encore arrivés à se défaire de la psychose interventionniste. Ils la cultivent même soigneusement chez tous leurs administrés. L’intervention étrangère leur sert à la fois de mythe pour galvaniser les énergies et de dérivatif pour apaiser les mécontents.

De tous ces faits l’impression d’ensemble se dégage que les Chefs du Parti n’ont pas une confiance absolue dans la solidité d’un régime qui apparaît pourtant – et à bon droit – à l’observateur du dehors, comme un des plus stables dans le monde, à l’heure actuelle. »

 

UN CAMP DE CONCENTRATION NAZI EN 1933

Témoignages sur les camps et la répression (le discours de la police avère le témoignage antifasciste de juillet 1933. Les camps ont été ouverts contre les militants et dirigeants du KPD dès l’incendie du Reichstag.

 

F 7, 13431, juillet-décembre 1933, Archives nationales

(Série F 7, 13424 à 13519, pays étrangers, documents sur leur situation, surveillance de leurs ressortissants en France, dont 13424 à 13434, Allemagne, 1915-36)

 

(commentaire d’Annie Lacroix-Riz : la fin du texte a des accents militants naturellement destinés à donner courage aux antifascistes; la description va dans le même sens que les nombreux courriers de police sur la brutalité de la répression, visant particulièrement les communistes ou la gauche SPD; la référence fréquente à des militants du SPD et le jugement de la fin suggère une rédaction par des non-communistes, vraisemblablement socialistes de gauche. À la même époque, cf. « Le SPD vu par les autres… après l’avènement des hitlériens au pouvoir », la droite du SPD, majoritaire dans la direction du parti, brille par sa non-opposition au régime, dans le meilleur des cas).

 

Note sans référence, sans date, classée en juillet 1933, signée « quelques intellectuels de Leipzig », « Faits authentiques dans le camp de concentration de Colditz près Leipzig », dactylographié, 5 p.

Ville de 5 000 habitants, où a été ouvert un camp de concentration pour « des gens de toutes conditions, des communistes, des social-démocrates, des ouvriers et des intellectuels […] un millier environ […]. Le camp est installé dans un ancien château qui fut jadis un asile d’aliénés et une maison de correction, et qui sans affectation depuis des années est complètement délabré […] : environ 80% communistes, ouvriers et intellectuels et 20% de social-démocrates, ou n’appartenant à aucun parti politique », dont beaucoup « actuellement inoffensifs et doivent leur sort à des dénonciations : il y a des vieillards de 70 ans, des invalides de guerre, etc.

Dans des salles de 6 à 7 m2 sont parqués entassés 20 à 25 internés auquel le plancher couvert de paille sordide sert à la fois de couche, de table et de siège. Le camp est gardé par les SA de la Standarte (Régiment) 139. La nourriture est très mauvaise et de qualité douteuse, les prisonniers sont obligés de s’alimenter sans pouvoir se servir ni de table ni de siège et de peler avec leurs mains les pommes de terre qu’on veut bien leur servir. Toutefois on met à leur disposition de petites cuillères en fer blanc. » (1). Valeur de la nourriture quotidienne, « au plus de 40 à 50 pfennigs. Les internés sont obligés de dormir dans des salles éclairées au grand jour à l’électricité et toutes portes ouvertes au vent, sans cesse réveillés par le bruit lourd des sentinelles, les cris terrifiants de ceux que l’ont soumet à la bastonnade. Fréquemment on les fait sortir dehors de sorte qu’il est impossible de dormir.

L’eau pour la toilette tombe goutte à goutte du plafond de tuyaux percés et des groupes de 30 à 40 malheureux se précipitent et se bousculent pour la happer au passage.

Les prisonniers sont traités avec la dernière brutalité. La garde des SA est composée principalement de jeunes gens, qui à quelques exceptions près, sont des sadiques et des brutes complètes. Les internés sont livrés à leur merci, sans moyen de défense. Leurs réclamations adressées au Commissaire du camp produisent généralement un effet tout à fait contraire à celui qu’en attendent les plaignants et provoquent de la part des SA une vengeance féroce. Lorsqu’on manifeste un désir quelconque et demande l’autorisation de ses laver, de satisfaire ses besoins naturels, etc., il faut se mettre au garde à vous devant chaque SA, porter les mains à la couture du pantalon et faire un demi tour réglementaire. Il en est de même quand on est interpellé par un SA, l’un veut que les bras soient tendus, un autre le contraire, un troisième que les doigts soient détendus et ouverts. Jamais on ne réussit à les satisfaire, il y a pourtant parmi les prisonniers beaucoup d’anciens soldats. Tout cela finit souvent par des coups de matraques en caoutchouc. On force les prisonniers à chanter des chansons nationalistes sous la direction d’intellectuels de Leipzig. Les corvées sont nombreuses et variées, vidanges des cendres, transport du charbon, vidange des cabinets et fosses d’aisance, travaux de cuisine, etc.

Les visites ne sont tolérées qu’une fois tous les 15 jours et d’une durée de 10 minutes au plus. Les prisonniers sont entourés de SA, les visiteurs sont traités ignoblement, les SA les eng…. (sic) et molestent les femmes. Les visiteurs (il y en a toujours des centaines à la fois) importunent le SA. [Les visites] avaient lieu les mercredis et dimanches. (2)

Celles du dimanche ont été supprimées et reportées au samedi afin d’empêcher les visiteurs de bénéficier des billets à prix réduits des chemins de fer. Pendant les visites il est naturellement impossible de parler de choses ayant une certaine importance. Le mot d’ordre est de cuisiner prisonniers et visiteurs ce qui donne lieu aux plus grands abus. Voici comment on procède au “cuisinage”, tous les prisonniers regagnent leur chambre avec interdiction de stationner dans les couloirs. Un baquet d’eau est placé devant la porte. Le prisonnier que l’on interroge doit se tenir debout devant une tales les mains levées. Un “Commissaire” entouré d’une vingtaine de SA commence alors l’interrogatoire. Celui-ci terminé, le Commissaire quitte la salle. Le prisonnier est couché sur la table et tous les SA présents tombent sur lui en le frappant à coups de matraques. Les coups sont portés avec un raffinement barbare sur les reins, le dos, les fesses, etc. On entend les cris de douleur dans les pièces voisines. Le prisonnier atterrit après la bastonnade dans le baquet rempli d’eau froide, puis il est jeté en cellule jusqu’à sa guérison. Quand les camarades le revoient quelque temps après il est amaigri et abruti.

Les nouveaux arrivants sont d’abord l’objet de toutes sortes de brimades. Tout d’abord on les obliger à des exercices, on les brutalise et frappe de la plus belle façon. Tout un transport de prisonniers venant de Pennig, en Saxe, a été brutalisé du premier jusqu’au dernier. Un invalide de guerre, amputé d’une jambe, qui en faisait partie a subi le même sort. Le nommé Dietrich Théo, de Rochlitz en Saxe, et un SA surnommé le “dégoûtant” par ses propres camarades s’y sont particulièrement distingués. Un transport de 70 prisonniers de Chemnitz arrivé le…. (sic) ont (sic) été tellement maltraités que la cuisinière des Nazis et la femme du SA M…. (sic) ont poussé des cris d’horreur et imploré pitié. Un des internés, l’ouvrier B….. (sic), ancien social-démocrate qui souffrait d’une maladie de nerfs contractée à la guerre, en est devenu fou. Des prisonniers l’ont emmené du camp l’écume aux lèvres et les menottes aux mains. Des prisonniers racontent (3) que des camarades dont ils citent les noms portaient des blessures qui s’envenimèrent, des chemises remplies de sang et de pus. Parmi un grand nombre de cas, six noms ont été signalés spécialement. Les punitions infligées aux prisonniers sont les suivantes : rester debout courir pendant des heures entières au pas de gymnastique; passer une nuit debout un bras levé etc. Le secrétaire social-démocrate et le caissier, Schorter et Riehl, tous deux de Leipzig, sont continuellement brutalisés. Les bastonnades sont à l’ordre du jour. On les oblige à vider les WC et à charger les ordures et on leur fait faire les plus sales besognes. Les plus cyniques des SA sont les nommés Mullet (sic), chef de groupe, Mengel, le “ dégoûtant”, et le fameux Dietrich Théo, déjà nommé, de Rochlitz, une brute finie.

Et voici maintenant le pire : toutes les personnes qui sont relâchées doivent signer une attestation qu’elles ne diront rien de défavorable au sujet de la nourriture, des traitements subis, etc., et qu’elles s’abstiendront de toute propagande marxiste, etc. Quelque temps après leur mise en liberté elles reçoivent une feuille de papier portant les indications suivantes :

M….. de …. jusqu’à…. vous avez été interné dans un camp de concentration, ce qui a entraîné des frais se montant à… que vous êtes tenus de rembourser. Vous êtes prié de payer ledit montant à la caisse indiquée ci-dessous, jusqu’au… en cas de non paiement le montant sera récupéré par les moyens légaux.

Signé : Présidence de Police de Leipzig.

Les frais qui leur sont comptés se montent à la somme de 2 marks par jour (14 marks par semaine) alors que l’indemnité de chômage allouée pour l’entretien d’une famille est de 15 marks ½, dont il faut déduire 2 marks pour le loyer.

Résultats de l’incarcération : les prisonniers rentrent chez eux avec une haine encore plus forte contre le régime actuel qui dans un avenir prochain aura des conséquences graves pour les autorités responsables. Les prisonniers tiennent plus que jamais à leurs opinions politiques. Une armée de milliers d’ouvriers et d’intellectuels devient prête de sorte que sous peu le fascisme allemand aura vécu. (4) »

Demande de diffusion de l’information. « Le rapport est authentique et est basé sur les renseignements fournis par des nombreux prisonniers libérés. Tout en laissant de côté les causes politiques pour lesquelles ces ouvriers et intellectuels ont été incarcérés, il faut tout de même tenir compte des principes humanitaires. La compassion pour ces malheureux nous pousse à vous demander de faire connaître à l’Europe civilisée ce qui se passe en Allemagne et ce banditisme organisé qui par l’excitation à la guerre est capable de mettre le monde entier à nouveau à feu et à sang.

Nous comptons sur votre appui.

Malheureusement, la situation actuelle en Allemagne nous force à vous envoyer cette communication sans signature.

Nous vous présentons nos remerciements anticipés pour votre appui. » 5

 

Lettre 2912 du commissaire spécial de Saint-Louis au contrôleur général Services généraux de police Alsace et Lorraine, 7 octobre 1933, dactylographié, 1 p., transmis à ministre des Affaires étrangères par lettre 9209, 11 octobre 1933, dactylographié, 1 p.,

« mutineries » septembre 1933 « dans la SA à Berlin », 14 septembre, 16 « internés dans un camp de concentration », et « 24 autres […] quelques jours après », anciens membres des « partis de gauche », le chef de la section de motorisation M.O. 33 de Berlin « a été frappé par des hommes inconnus de sa section […] mort de ses blessures », et 10 hommes « mis au secret » également membres des « partis de gauche ».

 

Rapport 1743/33 du commissaire spécial de Lauterbourg, 8 décembre 1933, dactylographié, 2 p.

Sur l’obligation pour les habitants du Palatinat « confectionner pour le compte de la Winterhilfe [aide d’hiver, une des nombreuses organisations dont le financement obère le salaire ouvrier] […] des articles de lainage », cf. détails.

« Dans la région de Munich 20 prêtres catholiques ont été arrêtés récemment parce qu’ils avaient entrepris des démarches en vue d’obtenir une amélioration du sort des détenus du camp de concentration de Dachau.

Ces ecclésiastiques auraient signalé que ces prisonniers étaient logés dans de très mauvaises conditions, et (1) sans qu’aucune disposition ait été prise pour les préserver du froid ni dans les locaux, mal aménagés, ni par des vêtements appropriés.

Dans la presse allemande, pour justifier ces arrestations, on prétend en ce moment que ces prêtres avaient lancé des bruits mensongers susceptibles de troubler l’ordre public.

[…] dans la région de Rastatt on envisage dans les établissements industriels, le renvoi des femmes pour les remplacer par des membres du parti hitlérien. » 2

Nous conseillons aussi le visionnage de la série de vidéos consacrés aux procès de Moscou et aux Grandes purges par la chaîne du Centre Sverdlov (ici, ici et ici). Cela permet de s’attaquer aux divers préjugés sur la période, sources historiques nombreuses à l’appuie. Le Centre Sverdlov est une chaîne tenue par des maoïstes avec lequel nous pouvons avoir des désaccords, ou avoir des idées convergentes (par exemple leur vidéo Socialisme ou extinction de l’humanité dont l’idée est proche du concept d’exterminisme capitaliste de notre secrétaire national Georges Gastaud), mais dont on ne peut qu’approuver le travail sérieux réalisé en l’espèce.

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